Verdun

La bataille de Verdun fut, sans contredit, l'épisode militaire le plus dramatique et le plus significatif pour le sort de la France et de son armée. C'est l'apothéose de la volonté de résister et de l'esprit de sacrifice du soldat français. Jamais, depuis la bataille de la Marne en Septembre 1914, l'enjeu n'avait été aussi important pour la hiérarchie militaire des belligérants: Pour les Allemands, percer le front occidental à Verdun aurait autant une signification politique que militaire dans cette guerre. Militairement, une percée allemande réussie en préfigurerait d'autres chez des alliés décontenancés. Pour la France, perdre à Verdun équivalait à perdre la guerre; car toute cohésion militaire, politique et psychologique disparatrait dans la société française. Le Kaiser pourrait alors proposer une paix honorable à la France pour ensuite se tourner vers l'entité qu'il perçoit comme étant son véritable ennemi: l'Angleterre; car – selon lui – c'est elle qui tire les ficelles et qui fait la guerre "avec le sang de ses alliés"; elle qui axphyxie l'Allemagne avec son blocus maritime... Qui plus est, l'opinion publique des camps belligérants croit qu'il est urgent d'en finir, car cette guerre commence à coûter cher. Les opérations sur le front de l'Est ont démontré que la stratégie adoptée par le haut-commandement russe empêchera les forces allemandes de réussir toute manœuvre d'encerclement. De plus, le Kaiser et le général Falkenhayn craignent les effets pervers d'un engagement trop profond en Russie: les distances séparant le front de l'état-major et la déficience des moyens de communication en Russie pourraient entraîner les troupes allemandes dans la même situation que l'armée de Napoléon un siècle plus tôt. C'est donc sur le front occidental que l'armée allemande devra prendre l'initiative. Falkenhayn va miser sur une bataille sanglante au ratio de pertes favorable à l'armée allemande dans le but de rendre la guerre la plus coûteuse possible aux Français et aux Britanniques qui, essouflés, n'auront le choix que de cesser la guerre.

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Le secteur de Verdun

La relation de la ville de Verdun avec les fortifications remonte à l'Antiquité. Déjà, l'endroit avait été fortifié par les Romains. D'autres ouvrages avaient été ajoutés aux XVI et XVIIème siècle sous Vauban. Au milieu du XIXème siècle, des forts furent construits sous Napoléon III, mais les fortifications plus modernes ont été entamées vers 1885 et plus ou moins modernisées jusqu'en 1913. Cette série de forts entouraient la ville de cercles concentriques. Verdun en 1919Avec la montée de la Prusse et la défaite française de 1870, la région de Verdun devait servir de bouclier militaire contre une invasion allemande venue du Rhin. Plusieurs forts avaient été bien construits avec du béton armé résistant, mais lorsque les forts belges furent écrasés en Août 1914 par l'artillerie allemande, les Français se désinteressèrent de leurs fortifications à Verdun. Le GQG français, via un décret de Joffre, dégarnit les forts de presque toute leur artillerie lourde pour l'acheminer ailleurs sur le front. Malgré une centaine de tirs de gros calibres en direction des forts de Verdun entre 1914-15, ce secteur fut considéré comme "tranquille". Le lieutenant-colonel Driant, chef d'une unité de chasseurs alpins (et député..), avait pourtant averti le commandement français du danger que faisait peser les concentrations allemandes, mais il ne fut écouté que trop tard. Driant avait misé sur sa position de parlementaire pour attirer l'attention de la défense nationale sur ce secteur vulnérable. Des reconnaissances aériennes ont été effectuées et ont démontrées que les Allemands se préparaient à mener un grand coup. Je général Joffre resta sourd à tous les rapports alarmistes. Entretemps, les effectifs français étaient minimums: 3 divisions reliées au 30ème Corps français, et une division algérienne en réserve. Mais il y a pis encore; en 1914, le retrait précipité des Français de la Woèvre à la Meuse va exposer la région immédiate de Verdun à une attaque allemande (ci-bas). La surface du front de la bataille à venir sera de 40 milles de longeur par 30 de profondeur.

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Driant et ses officiers – Autres aménagements défensifs près de Verdun

Le secteur de Verdun en 1916 pose un problème stratégique différent pour les belligérants. Pour le commandement français, dirigé par Joffre, la guerre de mouvement reste d’actualité. Alors que Verdun est sur le point dêtre attaqué, le chef des armées prête toute son attention à la préparation d’une offensive importante sur la Somme, avec les Britanniques. Il faut percer, reprendre la guerre de mouvements et en finir. Pour Falkenhayn, chef de l’État-major major impérial, ce n’est pas tout à fait la même façon d’aborder le problème. Falkenhayn veut lui-aussi en finir avec une guerre de positions qui dure depuis la bataille de la Marne, dix-huit mois plus tôt. D'après ses Mémoires, écrites après le conflit, il aurait projeté de "saigner l'armée française" par des pilonnages intensifs: les forces françaises seront saignées à mort, que nous atteignons nos objectifs ou pas... C'est ce qu'il écrit dans une lettre d'intention adressée à l'empereur avant l'offensive. Mais d'après les témoignages du Kronprinz et du général von Mudra, il semblerait que les Allemands aient seulement eu pour objectif de percer le front à Verdun en vue de prendre l'armée française à revers, afin de bousculer le dispositif français sur cette partie du front. En fait, Falkenhayn sait qu'il est inutile de tenter une offensive pour rompre le front allié, surtout à cause de la ténacité franco-britannique. C'est la raison pour laquelle il propose de "saigner" l'ennemi dans une bataille d'usure où les Français seront obligés d'engager progressivement toutes leurs ressources. Rien de mieux que de cibler un objectif qui ait à la fois une valeur stratégique et symbolique que fera en sorte que le Haut commandement français sera obligé de le défendre à n'importe quel prix, peu importe les pertes. Frapper à Verdun signifie également frapper l'opinion publique française...

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Le saillant de Verdun en 1916 – Les premières percées allemandes

Le plan allemand

Du point de vue du Haut commandement allemand, l'attaque du secteur de Verdun peut se faire dans des conditions favorables parce que le front français forme, autour de cette place fortifiée, un saillant qui peut être attaqué sur ses flancs. De surcroît, les unités françaises auront de la difficulté à se ravitailler parce qu'il n'existe qu'une voie ferrée locale à circulation restreinte: celle de Bar-le-Duc. Lorsque la décision fut prise de choisir Verdun, le général Falkenhayn renforça la 5ème Armée allemande de 10 divisions (dont 6 régulières) ainsi qu'une bonne dotation d'artillerie. Des 542 pièces lourdes acheminées devant Verdun, il y avait une trentaine d'obusiers de très gros calibre qui avaient détruits les forts belges. Deux canons navals de 380mm seront même déployés à grand peine grace au rail. La dotation en obus de tout calibre était également impressionnante. Tant qu'à l'artillerie de campagne, elle totalise 683 pièces de 77mm à 150mm. Le plan de Falkenhayn était simple:

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  • Forcer les réserves françaises à monter en ligne sur ce front étroit et les détruire.
  • Percer le front en utilisant des poussées d'infanterie pour s'emparer de la ville.
  • Si les Français se rendent, ils perdront Verdun. S'ils s'obstinent, ils vont user leur armée.
  • N.B. Les Allemands avaient une supériorité de 10 contre 1 en hommes et de 20 contre 1 en artillerie.

    Ils massent 72 bataillons d’infanterie dans des abris enterrés (stollen). Sur les 20 divisions affectées à l'opération, 10 sont prévues pour la bataille proprement dite; les 10 autres sont réservées pour une éventuelle bataille décisive sur un autre secteur dégarni, en conséquence. Ces effectifs arrivent par le rail via la plaine de la Woèvre. Tous ces préparatifs ne peuvent échapper à l’attention des défenseurs de Verdun qui ne manquent pas de rapporter le renseignement aux plus hautes instances militaires. Les avertissements des observateurs (dont Driant) seront vains. Guillaume II n'a pas jugé bon de manifester certaines réserves devant le plan de Falkenhayn et va le laisser faire.

    Le plan français

    Il était résolument axé sur la défensive. Être sûr que Verdun serait le secteur menacé, puis encaisser les chocs ennemis en attendant du renfort. Il n'y a aucune volonté d'attaquer préventivement l'ennemi: Joffre n'a ni les troupes disponibles sur place pour attaquer, et surtout pas assez d'artillerie pour défendre le secteur menacé; alors, encore mois de moyens pour adopter une posture offensive. Le réseau de tranchées français n'était pas très bon, et les communications entre les points défensifs laissent à désirer. Certains fortins bétonnés n'ont ni les armes lourdes ni la dotation en personnel pour assurer une défense appropriée de leurs périmètres respectifs. De surcroît, les effectifs français ne disposent pas d'une bonne logistique à la fois pour assurer le ravitaillement et l'évacuation éventuelle d'un grand nombre de blessés. Pour ravitailler le secteur, il n'y a qu'un seul chemin de fer potable qui relie Verdun à Bar-le-Duc, mais la prise de la ville de St-Mihiel en 1914 coupe cette ligne de ravitaillement. Les routes droites (ci-bas à gauche) sont rares, et la plupart sont en mauvais état. N'empêche, l'armée française fera passer à Verdun, par rotation, 70% de ses Poilus, ce qui contribua à l'importance symbolique de cette bataille et à la renommée du général Pétain qui va commander la première partie de la bataille.

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    Infanterie française montant en ligne – Mortier de forteresse français

    L'attaque initiale

    La zone choisie par Falkenhayn pour lancer son attaque est la rive droite de la Meuse à l'ouest d'Étain. Il considère cette zone comme un secteur vulnérable et il sait qu'il n'aura pas à déplacer beaucoup de troupes pour venir à bout des défenses françaises. Falkenhayn veut percer à cet endroit pour s'emparer des forts de Douaumont et de Vaux, observatoires naturels sur tout le secteur convoité. Bien que la préparation d'artillerie fut générale sur les 40 km de ligne de front, les Allemands attaquèrent sur une largeur de 8 milles entre les villages de Brabant et Ornes, en pleine tempête de neige. Malgré la furie des attaques allemandes entre le 21 et 27 Février. Le premier coup de canon allemand est donné le 21 Février par un canon de 380mm. Son obus tombe dans la cour intérieure d'un couvent dans Verdun. L'orage d'acier se déclenche. Durant deux jours, un obus lourd toutes les trois secondes est tiré sur l'ensemble des positions françaises. Les Allemands ont de quoi tirer 3000 obus par jour par batterie. Les pilonnages d'artillerie sont terribles: l'air se contracte devant les tirs tambourinants allemands et jette des monceaux d'éclats et de projectiles de toutes sortes sur les défenseurs français. Les cratères creusés sont impressionnants... Toute présence humaine se trouve réduite à une terreur terrée. Les soldats qui ne sont pas tués sur le coup se terrent du mieux qu'ils le peuvent dans leurs abris de fortune; ils ne ferment pas les yeux et leurs papilles dilatées constatent avec terreur le sort réservé à leurs camarades déchiquetés ou transformés en une simple tache sur le sol. Les pilonnages produisent non seulement des morts mais aussi des blessés qui geignent dans d'atroces douleurs. Le groundement de l'artillerie est si puissant qu'aucun gémissement n'est perceptible, sauf les véritable cris de douleur prononcés. Les tirs sur les positions avancées françaises sont orientés par 6 ballons d'observation et couvrent un demi-cercle de 7 milles de long entre la Meuse et le village d'Ornes. Ils s'étendent ensuite sur la rive gauche de la Meuse entre Avocourt jusqu'au-dela des principaux ouvrages fortifiés.

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    Un orage d'acier Tranchée française nivelée par l'artillerie

    A Paris, les députés sont inquiets: ou est l'aviation française? En fait, ce sont les avions et ballons d'observation allemands qui tournent autour du ciel de Verdun. Au sol, de nombreux Français sont parfois à demi-enterrés par les salves d'artillerie. Le 23, 60,000 fantassins allemands attaquent le bois des Caures. Le régiment français qui défend ce boisé se fait exterminer: 1100 soldats tués (dont Driant) et 110 survivants. N'empêche que les Français s'accrochent au terrain. Cela permet aux artilleurs allemands munis de canons légers d'occuper cette position et d'augmenter la portée de leurs tirs. Les pillboxes français un peu trop voyants deviennent de bonne cibles pour les canons allemands (ci-bas à droite). Ailleurs, les défenses sont broyées, écrasées et disloquées. Des villages fortifiés comme Haumont et Herbebois disparaissent de la carte, nivelés par le pilonnage. Ils ne seront plus reconstruits après la guerre. Quant à l'infanterie allemande, elle ne fonce pas tête baissée comme durant la bataille des frontières de 1914 avec de grandes unités qui attaquent en masse ou encore dans des assauts massifs en gros paquets comme le suggère des films d'après-guerre comme A l'Ouest rien de nouveau; elle essaie plutôt de se frayer un chemin entre les trous d'obus presqu'à la queue-leu-leu par petits groupes d'environ une centaine d'hommes chacun, éparpillés les uns des autres. Il y aura durant toute la durée de la bataille de Verdun, de nombreux assauts frontaux de fantassins nivelés à la mitrailleuse, mais pas durant les premières semaines de l'attaque allemande. En certains points, l'infanterie allemande franchit les premières lignes françaises sans même s'en apercevoir. Les positions défensives avaient été tout simplement soufflées par l'intensité des pilonnages. Les Allemands ont l'avantage du nombre: 73 bataillons contre 36 du côté français. Ainsi, les Français se battent à un contre quatre.

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    Le secteur immédiat au moment de l'attaque – Pillbox français détruit par l'artillerie – L'effet des pilonnages allemands

    Cependant, lorsque les réserves françaises montent en ligne, elles sont repérées par les ballons d'observation et pilonnées: les unités qui sont surprises en rase-campagne par les salves tambourinantes se font décimer. Le 24, les Allemands réussissent à percer une brèche dans la ligne de front à Ornes, ce qui obligent les Français à céder pied-à-pied du terrain. C'est alors qu'au moment où les Allemands sont sur le point de réussir, Falkenhayn n'exploite pas la percée qu'il vient tout juste de réussir. Les soldats français vont alors accrocher sévèrement les fantassins ennemis. Malgré tout, la progession de l'infanterie allemande est ralentie par des défenseurs désespérés. Fait à noter, les tirs d'artillerie allemands gênent leurs attaquants, car le sol troué et hachuré par les obus ralentit leur élan et obligent les fantassins à progresser en colonnes, ce qui est plutôt risqué. Dans tout ce tintamarre d'artillerie, les soldats français secoués s'organisent tant bien que mal, sans officiers, pour riposter, si bien qu'un semblant de front se reconstitue le 26 Février. Durant les premiers jours de l'attaque allemande, l'artillerie française demeure timide non pas à cause d'un manque de munitions mais parce qu'elle ne reçoit aucun ordre de tir des officiers ni aucune coordonnées sur l"ennemi: les artilleurs ne savent pas ou tirer dans ce tintamarre. Les pilonnages ont coupé les fils téléphoniques et aucun signal optique (lumineux ou fanions) n'est visible dans le ciel grisé par l'orage d'acier. Certaines batteries françaises ont été pulvérisées dès les premières minutes, comme celle du ravin d'Haudremont. Il faudra attendre le 26 Février avant que l'artillerie française tienne les Allemands à distance avec des tirs quelque peu désordonnés. Les défenseurs sont ragaillardis par l'arrivée de deux divisions demandées par le général Castelnau sur ce qui reste du front.

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    Canon naval allemand de 380mm – Le général Pétain et ses subalternes à Verdun

    Durant ces premiers jours, les soldats français vont utiliser des estafettes pour acheminer les messages à cause du bri des communications téléphoniques. Le "coureur" va s'exposer à des dangers constants. Dans les airs, la maîtrise du ciel par les Allemands empêche toujours, même par mauvais temps, les avions français d'abattre les ballons d'observation ennemis. Les généraux Chrétien et Herr n'ont qu'un seul objectif: obliger leurs soldats à tenir coûte que coûte leurs positions quitte à se faire tuer sur place. Ils ne savent pas comment manoeuvrer leurs défenseurs encore en vie – et comme tout gradé sait qu'il faut demander beaucoup pour obtenir moins, Chrétien ordonne èa ses soldats de contre-attaquer dans des zones déjà soumises au feu meurtrier des Allemands, comme le bois de Caures. Il est surprenant de constater que l'ordre de tenir à tout pris ne choquait pas les soldats car il ne faut pas oublier que ce sont les offensives dites "locales" qui ont fait le plus chier les Poilus – et non pas de tenir une position importante, même dans les pires conditions. Ce constat a été noté dans les carnets de plusieurs soldats des deux camps comme Ernst Junger qui qualifie l'effort défensif comme étant un sentiment exceptionnel d'honneur d'appartenir à une minorité de combattants. Les petites contre-attaques françaises n'aboutissent pas car les Poilus doivent se replier pour éviter l'encerclement. Chrétien perd le contrôle de ses hommes et constate l'image d'une déroute: fantassins qui reculent en jetant leurs armes. Derrière eux, l'infanterie allemande de tête munie de lance-flammes poursuit de près ces Français qui décrochent de leurs positions.

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    Les généraux Chrétien et Herr sont dépassés par les événements – Les généraux Castelnau et Pétain

    Si Falkenhayn avait attaqué en force et avec constance à Ornes, il aurait massivement passé les tranchées françaises au lieu de simplement les bousculer. Mais sa pensée sous-jacente est que c'est l'artillerie qui doit faire le gros du travail, et que l'infanterie ne devra occuper le terrain que lorsque le "déblaiement" fait par l'artillerie sera terminé. Le 25 Février, le fort de Douaumont est pris presque sans résistance: les Allemands auront un observatoire privilégié pour surveiller tout le secteur. La nouvelle effraie Paris qui croit que la République est menacée. Les autres ouvrages plus modestes, comme Souville et Vaux se font sérieusement malmener (voir le dossier des forts). En dépit de leurs pertes, le moral des soldats français reste bon, meilleur même que celui des Allemands qui ne s'attendaient qu'à faire une bouchée de leurs adversaires. Cependant, Falkenhayn n'a pas réussi à atteindre ses objectifs. Un front trop limité, un terrain impraticable et la détermination du soldat français semblent avoir eu raison du plan initial allemand.

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    Ce soldat français englué est secouru – Régiment décimé par l'artillerie allemande – L'impasse se profile déjà

    Le même jour, Pétain devient le commandant du secteur de Verdun et transmet à Castelnau sa "shopping list" en termes de ressources humaines et matérielles désirées pour qu'elle soit approuvée par Joffre. Il limoge Herr et Chrétien et ordonne aux unités présente de tenir coûte que coûte toute désobéissance sera punie par le poteau d'exécution. Tant qu'à Falkenhayn, il constate qu'en date du 27 Février, ses forces n'avaient progressées que de 4 milles, et elles n'étaient qu'à 4 milles de Verdun. La résistance française, quoique fortement secouée, va les bloquer par des tirs nourris. Il est remarquable que, dans ce chaos cacophonique, les soldats français hébétés se soient resaissis et résisté farouchement, souvent avec les moyens disponibles, pour contenir les vagues d'asssaut allemandes. Ici et là, quelques mitrailleurs français vont ralentir et même stopper de nombreux fantassins allemands durant quelques jours, avant de céder leurs positions à l'adversaire. Les tirs des obusiers français raisonnablement dirigés obligent les bataillons allemands à se terrer dans les tranchées françaises capturées plus tôt. Donc dans un premier temps, la priorité de Pétain sera de réorganiser sa défense sur les deux rives de la Meuse. Il parvient à renforcer son artillerie qui va appuyer la majorité de unités de première ligne. Toutes les pièces abandonnée puis récupérées lors de l'attaque du 21 Février sont placées sous un commandement relevant directement de son autorité. Pétain fera aussi réarmer les fortins encore en état et appliquera sa politique de rotation des unités. En agissant ainsi, il fait croire à Falkehnayn que ses unités sont épuisées mais en fait il permet la relève de soldats épuisés par des hommes frais à monter en ligne.

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    Le bois de Caures avant le déluge d'acier – Allemands nettoyant une tranchée française

    Dans un deuxième temps, Pétain organise le ravitaillement des défenseurs en placant certaines routes sous son autorité. La route Bar-le-Duc/Verdun, de 50 milles, fut consolidée pour supporter le traffic quotidien de 3400 camions par jour, ce qui équivaut à 2000 tonnes de frêt, mais elle croule régulièrement sous la boue et doit être continuellement entretenue. Les camions roulent pare-chocs contre pare-chocs et il leur est interdit de pauser. Une voie de chemin de fer sinueuse et lente – et raccomodée occasionellement – sert uniquement de transport de troupes. Les civils qui fuient la zone de combat doivent marcher sur les côtés de celle-ci pour faire place au matériel roulant. Ces voies furent entretenues par une fourmilière d'ouvriers réquisitionnés. Même les mulets et les autobus parisiens furent mobilisés pour acheminer les ressources requises par les défenseurs de Verdun. Parmi tout le matériel acheminé, il y a plusieurs milliers de canons qui aideront les Français à regagner la suprématie en artillerie sur le front de verdun. Grâce à cette route, 50,000 tonnes de munitions sont transportés chaque semaine. En plus du matériel militaire et des soldats, il y avait aussi les ambulances, les camions postaux, du matériel d'ingénieur, de l'équipement téléphonique, des camions de vivres et de filets de camouflage, ainsi que des milliers de tonneaux de vin pour remonter le moral des soldats – soit en moyenne 6000 véhicules par jour. Une commission régulatrice automobile est créée pour gérer la circulation avec une trentaine de dépanneuses pour remorquer et rafistoler les camions en panne. Les civils de la région surnommaient ce chemin "la Route". Ultérieurement, l'écrivain et journaliste Maurice Barrès devait lui trouver un autre nom: la Voie Sacrée. Finalement, Pétain fait appeler l'aviation naissante qui va intervenir pour s'assurer la maîtrise locale du ciel et, surtout, prendre des photographies du dispositif ennemi: je suis aveugle, éclairez-moi, dira Pétain à ses aviateurs: batailler le ciel est secondaire. rapportez-moi de belles photos...

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    La voie sacrée: la route de Bar-le-Duc à Verdun est l'artère qui ravitaille les Français

    L'instinct de survie

    Peu à peu, attaquants et défenseurs se positionnent du mieux qu'ils peuvent dans cette boue printanière en aménageant de nouveaux réseaux de tranchées sommaires. Les soldats français n'avait pas de haine fanatique à l'égard de ceux qu'ils appelaient les "Boches". Les tranchées rivales étaient parfois si proches que des Français et des Allemands finissent par se connaître par leur voix et tous les bruits de la vie quotidienne. Il y a eu même de petites trêves qui permettent aux soldats d'échanger des cigarettes, du chocolat et des journaux. Les échanges de tirs reprennent après la fin d'une trêve. Fait à noter, il n'y aura pas à Verdun de fraternisations comme celle de Noel 1914. Malgré l'animosité entre les belligérants, il n'y a pas de fossé idéologique qui sépare Français et Allemands comme celui existant durant la Seconde Guerre mondiale sur le front de l'Est entre Nazis et Soviétiques. Les soldats de Verdun savent très bien qu'ils peuvent se rendre à leurs adversaires sans risquer d'être exécutés. Beaucoup de soldats vont se rendre parce qu'ils ont atteint les limites de la résistance nerveuse ou par manque de nourriture et de munitions. Le désordre devient trop important car beaucoup de soldats n'ont plus d'officiers pour les commander et sont cernés; ceux chargés de les relever sont souvent tués avant même de se déployer en ligne. On ne peut pas parler d'esprit chevaleresque dans cette guerre industrielle, surtout lorsque les soldats de Verdun s'aplatissent au sol le nez dans la vase et les oreilles en compote pour éviter les obus et la mitraille. La majorité des soldats belligérants "font leur job" sans passion pour le salut de leur patrie, même si parmi eux grenouille une minorité exaltée par le combat, la gloire et l'odeur du sang et qui se montreront impitoyablement excessifs autant sur la ligne de front que sur l'arrière immédiat. Ces "reîtres" en puissance, gradés ou non, consignent leurs impressions dans des carnets écrit par des soldats comme Genevoix ou Junger.

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    Civils quittant Verdun – Évacuation de blessés

    Entretemps, les civils de Verdun qui avaient subi les premiers tirs épars en se terrant dans leurs caves profitent d'accalmies pour évacuer la ville par petits groupes, emportant avec eux leurs maigres possessions. Au début du pilonnage, des groupes de familles s'installent dans un confort souterrain en mettant en commun les provisions. Dès le 23 Février, un gradé français ordonne aux habitants d'évacuer la ville: allez là ou vous pourrez, lui dit-il. Les civils évacués sont laissés à eux-mêmes car les soldats avaient reçu l'ordre de ne pas leur porter secours. La place du marché reçoit quelques obus allemands. Qui plus est, l'exode des civils de Verdun et des villages avoisinants encombre les routes en mauvais état utilisées par les renforts français. Ces derniers qui marchent vers les lignes plongées dans le chaos. Les obus tombent régulièrement sur eux ainsi que sur les convois de blessés évacués vers l'arrière, sur des véhicules recherchant des unités qui ont cessé d'exister, sans oublier des batteries d'artillerie en retraite. Lorsque des officiers demandent leur chemin à des sous-officiers des popotes roulantes, les réponses sont souvent sarcastiques: vous voulez des nouvelles? Les Allemands ont percé nos lignes. Nos canons? Ne vous en faites pas pour eux. Les Allemands en prennent soin...

    L'offensive allemande

    L'offensive allemande reprend le 6 Mars sur la rive gauche de la Meuse. Comme la première offensive avait échouée de face, la seconde va porter sur les flancs des défenses françaises. Pétain le sait car il toutes les raisons de redouter une attaque sur la rive gauche. Il ordonne au général de Bazelaire, chef du 7e Corps, de renforcer le secteur entre Cumières et Avocourt. Les officiers français sur le terrain attendaient, d’un jour à l’autre, le déclenchement d’opérations offensives importantes devant l’aile gauche de l’armée de Verdun. Cette attente s’accompagnent d’anxiété et même de quelque nervosité, si l’on en juge par les ordes nombreux, contradictoires parfois, qui parvenaient aux troupes en ligne. En gros, depuis le 21 Février, les attaques allemandes obtiennent à peu près les résultats escomptés. Cependant, la défense française s'est peu à peu réoarganisée et s'apprête à rendre les coups.

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    Euh, le casse-pipe c'est par là... – Obusier français de 105mm

    Au début de Mars, les lignes de défense, tenues par quatre divisions, passent par la Côte 304 et le Mort-Homme – deux points fortifiés situés au sommet de collines. Le Kronprinz supplie Falkenhayn d'attaquer la rive gauche de la Meuse pour faire taire les canons français. Le 5, un violent bombardement de l'artillerie allemande s'abat sur la rive gauche. Deux divisions allemandes se lancent à l'assaut le 6 au matin. Les Allemands attaquent avec bravoure, lance-flammes en tête en occupant le petit village de Vaux. Ils s'emparent également du bois des Corbeaux mais sont confrontés à une vive résistance adverse; les Allemands ne peuvent progresser plus avant à cause de la sagacité des mitrailleurs français. Le 8 mars une contre-attaque française rejette les Allemands au-delà du bois. Les Allemands recommencent leurs attaques les 9 et 10 Mars. Le 10 au soir, ils occupent le bois de Cumières et les pentes nord du Mort-Homme dont le sommet est solidement tenu par les Français. Malgré de nouvelles attaques du 13 au 15 Mars, le sommet du Mort-Homme reste français. L'activité allemande va alors se déplacer à quelques kilomètres à l'ouest. Pendant ce temps, le 7 Mars, les Allemands lancent une attaque à partir de Douaumont en direction des forts français qui tiennent toujours (voir le dossier des forts). Les ouvrages de Souville, Thiaumont et Froideterre se font sérieusement malmener par l'artillerie allemande, mais permettent aux Français de s'accrocher sur la dernière position haute dominant la ville de Verdun. Entretemps, 10,000 Français se font tuer pour prendre la Côte 304, où les Allemands sont accrochés sur les pentes. Le village de Fleury sera au centre de cette fournaise: il sera pris et repris 16 fois – un mini-Stalingrad – et stoppera l'avancée des Allemands. Par la suite, les combats vont s'enliser dans le statisme et le nombre des victimes va s'accroître jusqu'en Décembre.

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    Mitrailleur français en action Soldats allemands se planquant sous les balles – Canon court allemand

    Le 20 Mars, une division bavaroise bouscule une brigade de la 29ème Division. L'unité voisine, la 11ème Division, résiste pied à pied mais elle ne peut empêcher la conquête des villages de Malancourt et Haucourt. Les Allemands ignoraient que ces collines étaient défendues par un précaire réseau de tran chées, mais qu'elles étaient appuyées par des canons de campagne de 155mm et des vieux mortiers Filloux de 370mm qui vont gêner puis bloquer les attaques allemandes sur la rive gauche de la Meuse. Les pentes nord de la Côte 304 sont allemandes. Seule la Côte Mort-Homme fut prise par les Allemands, mais l'espace conquis ne permet pas d'aménager une aire de départ pour une concentration de forces: les deux collines adjacentes pilonnaient le Mort-Homme, et l'artillerie française conribua à lui faire perdre plusieurs mètres de hauteur... Par la suite, les Allemands occupent le village de Béthincourt, situé entre la Côte 304 et le Mort-Homme. Les attaques allemandes continuent jusqu'au 9 Avril, mais elles ne peuvent progresser plus avant.

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    Paysages ravagés et décharnés Les défenseurs s'épuisent

    Un officier français, le capitaine Delvers, note d'horribles impressions du champ de bataille dans son carnet: L'aspect des tranchées est atroce. Partout, des pierres sont ponctuées de gouttelettes rouges et par endroits des mares de sang. Dans le boyau, des cadavres raidis couverts d'une toile de tente. Une plaie s'ouvre dans la cuisse de l'un d'eux. la chair est déjà en putréfaction sous le grand soleil et s'est poursoufflée hors de l'étofe; un essaim de grosse mouches bleues s'y presse. A droite, le sol est jonché de débris de toutes sortes. Une odeur insupportable empeste l'air. Pour comble, les Boches nous envoient quelques obus lacrymogènes aui achèvent de rendre l'air irrespirable. Haucourt 1916Et que dire des lourds coups de marteau des obus qui cessent de frapper autour de nous (Les Carnets d'un fantassin). En un mois d'attaques incessantes sur la rive gauche, les Allemands n'ont avancé que de 2 kilomètres sur un front large de 6... Les pertes allemandes sont très importantes. Les champs et ornières sont jonchés de blessés, dont un certain nombre meurent faute d'avoir été évacués à temps. De nombreux corps pourrissent sur place à cause de l'impossibilité de les récupérer sous cette mitraille, et cela sur plusieurs hectares de terrains dévastés. A partir du 10 Avril, Falkenhayn change de tactique: aux attaques d'envergure succèdent des attaques localisées et un matraquage constant des positions françaises par l'artillerie allemande toujours maîtresse du champ de bataille. Le village de Haucourt est complètement détruit (ci-contre). Les paysages autour de Verdun ressemblent de plus à plus à la surface de la Lune, car ils sont parsemés de cratères. Dans ce champ de bataille continuellement lacéré par l'artillerie, les fantassins s'accrochent au sol dans les trous d'obus. Au cours des corvées de ravitaillement et de relève dans les zones où sévissent les tirs, les pertes sont souvent aussi lourdes que dans les troupes en première ligne. Les soldats sont isolés de leurs officiers supérieurs par les barrages d'artillerie et ils ont de la difficulté à recevoir des ordres. Dans les deux camps, la lutte est menée par les commandants de bataillon et de compagnie qui doivent faire preuve de ténacité. Devant le statisme qui s'installe autour de Verdun, beaucoup d'officiers allemands se demandaient pourquoi il était si important de s'obstiner à attaquer cet endroit, quitte à sacrifier de plus en plus d'hommes, alors qu'il serait préférable de contourner cet orgelet boueux et d'attaquer aillieurs vers le sud. L'effort de saigner l'armée française n'aura surtout abouti qu'à saigner un nombre presque équivalent d'unités allemandes. A leurs yeux, user l'adversaire n'est pas une solution: il faut attaquer ailleurs, affirment les officiers allemands mais Falkenhayn ne voulait rien savoir. A partir de Mai 1916, les officiers subalternes allemands deviennent de plus en plus amers, désabusés, et croient que Falkenhayn les a "poignardés dans le dos" en sacrifiant inutilement leurs hommes dans cette boucherie. Leurs doutes seront confirmés après la guerre, lorsque Falkenhayn publiera ses mémoires, en 1921.

    Le Mort-Homme et la Côte 304 en Mai 1916

    Une boucherie, en effet. Au début de la bataille, les effectifs français à Verdun étaient de 150,000 hommes. En Avril, ils s'élèvent à 525,000 hommes. Cette contentration humaine sur une si faible surface explique dans une certaine mesure le bain de sang que constitue Verdun. Cette bataille d'usure devient un catalyseur car les belligérants ne semblent plus pouvoir renoncer et sont ainsi condamnés à investir de plus en plus de forces sur ce champ de bataille qui commence à coûter très cher. Il faut tuer le plus d'Allemands possible, répète Joffre, en tuer plus pour qu'il en reste moins... L'artillerie, lourde ou légère, demeure la pièce maîtresse de ce champ de bataille. Elle est toujours en faveur des Allemands, qui disposent de 2200 pièces contre 1800 pièces françaises. L'enfer de Verdun, c'est surtout la réalité des combats de tranchées. Avant la bataille, il n'y avait que très peu de tranchées dans le secteur et peu de barbelés. Fait à noter, la plus grande partie des réseaux de tranchées vont être construits durant la bataille même, c'est-à-dire dans les pires conditions pour les soldats chargés de faire cette besogne, pour ne rien dire de ceux qui doivent les défendre. Elles ne seront pas aussi solides et bien aménagées que celles contruites par les Britanniques et les Allemands dans les Flandres et elles changent souvent de mains. Le sol est troup boueux pour construire de bons remblais. Les sacs de sable manquent. Entre deux réseaux de tranchées sommaires, il y a le no-man's land que les combattants doivent franchir. Derrière chaque ligne il y a quelques pièces d'artillerie pour fournir le tir de couverture nécessaire pour endommager la ligne de tranchée adverse. Les soldats terrés attendent beaucoup de l'efficacité du tir de leurs canons sur la position ennemie afin de franchir le no-man's land avec le moins de pertes possible. Les réglages sont souvent difficiles en l'absence de ballons d'observation. Si le tir d'appui est trop court, il va créer des cratères supplémentaires qui compliquera la progression des soldats durant l'assaut. S'il est trop long, il tombera sur l'arrière immédiat en frappant les PC, les cantines, etc. Les soldats belligérants savent très bien que si les premiers tirs étaient trop courts et les seconds trop longs, le troisième réglage d'artillerie fera pleuvoir les obus directement dans leurs tranchées. Pour les gradés qui essaient de contrôler leurs hommes, il n'y aura que deux choix possibles: attendre d'être pulvérisés dans la tranchée ou risquer un assaut groupé très incertain dans le no-man's land. Dans les deux cas, il s'agit d'une invitation au suicide, surtout devant une position comme le Mort-Homme (clip ci-bas à droite)...

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    Un boyau de communication français – Un assaut français futile dans le no man's land

    Lorsque les tranchées ont été malmenées par les tirs d'artillerie, il faut les reconstituer tant bien que mal et à la hâte. La nuit est le meilleur moment pour travailler. Les cratères d'obus sont souvent réaménagés en petits points fortifiés reliés par des boyaux (tranchée longitudinale) pour y acheminer des hommes et/ou garder un périmètre. Ces tranchées sont surtout creusées de nuit, peu importe la météo ou la température, et elles sont le lieu ou vivent et meurent les soldats – autant ceux en feldgrau que les Poilus. Il est également difficile de creuser des tranchées sans se buter sur des corps (ou des parties de corps) à moitié enterrés et putréfiés. Une position tenue par une section d'infanterie se résume souvent à un trou d'obus "aménagé" de nuit à la hâte sous les éclairs de fusées éclairantes et de rafales épisodiques de l'ennemi. Ces tranchées demeurent un lieu très inhospitalier où l'hygiène est inexistante, le sommeil précaire, et son ravitaillement en nourriture n'est pas toujours assuré. Les uniformes s'usent vite, tout comme les chaussures. Faire ses besoins consiste à faire un petit trou dans le sol dans le trou d'obus occupé par ses camarades, dont certains souffrent déjà de faim ou de dysentrie... Dans cet environnement inhospitalier, le soldat avait toujours les pieds mouillés et demeurait crasseux mais, au moins, les tranchées protégaient les soldats des balles et des éclats. Le casque métallique est indispensable pour réduire les blessures causés par les éclats et les gravats. Rappellons que les Allemands ont abandonné leurs casques à pointe d'avant-guerre faits de cuir (sauf les officiers) pour un casque d'acier lourd qui protège bien la tête. Le casque métallique du Poilu était presque aussi bon que celui de son ennemi. Cependant, plusieurs régiments français portaient encore le képi. Inutile de dire qu'aucun de ces deux modèles de casques métalliques ne peut résister à l'impact direct d'un projectile d'arme à feu.

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    Des Poilus dans leur tranchée Ces soldats allemands inquiets vont monter à l'assaut

    Les combats de jour permettaient aux belligérants dans leurs tranchées de s'orienter même sous les tirs d'artillerie. Mais, il en était tout autrement durant la nuit. Souvent, des soldats français égarés de leurs pelotons se retrouvent parfois sans le savoir à partager un trou d'obus grossièrement aménagé avec un ou plusieurs soldats allemands. La bagarre éclate. Des coups de feu sont échangés et ces égarés fuient comme des chats de gouttière échaudés pour essayer de rejoindre leurs lignes. Comme l'artillerie conventionnelle est souvent encombrante à déplacer et à utiliser dans les combats de tranchées à courte portée, les belligérants commencent à utiliser des mortiers portatifs capables de faire du tir plongeant. La version allemande de cette arme porte le nom de Minenwerfer, tandis que la version française se nomme Crapouillot (ci-bas à gauche).

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    Un des premiers mortiers de tranchée français L'enfer ici c'est la boue Canon de 75mm français dans un fortin

    La trajectoire courbe, en forme de cloche, de leurs projectiles permet d'atteindre un objectif placé derrière un obstacle, qu'un canon ne permet pas d'engager car la trajectoire de son projectile est tendue. L'énergie produite par le recul est directement absorbée par le sol ou la plate-forme renforcée d'un véhicule. L'arme a un tube court et généralement lisse, sans rayures. Dans la plupart des cas, ces mortiers portatifs sont chargés par la bouche; la munition étant mise à feu en tombant sur un percuteur fixe. Le Crapouillot français et ses dérivés seront utilisés tout le long de la guerre avec un grand succès, surtout durant la combats diurnes.

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    Un raid de tranchée français Un chasseur français se prépare à décoller

    Lorsque la nuit tombe, c'est parfois l'occasion pour les belligérants de récupérer leurs morts ou blessés, et de faire des raids de tranchée — surtout à des endroits où la distance entre les combattants est si faible qu'il est risqué d'utiliser les mortiers. Ces coups de main nocturnes sont particulièrement redoutés par les belligérants car ils réintroduisent temporairement l'élément de surprise dans les opérations, ainsi que l'incertitude qui en découle. Les corps-à-corps à la bailonnette sont nombreux la nuit. Ces moments de terreur nocturne ne sont pas sans angoisser les soldats, tel qu'en témoigne cette scène du film "A l'Ouest rien de nouveau" de E.Remarque (ci-bas). La levée du jour fait disparaitre l'élément de surprise car les ballons et avions d'observation des deux camps sont aux aguets. Ils transmettent leurs renseignements par télégraphie à des tranchées avancées. Ces engins sont souvent pris pour cible par des tirs au sol. C'est ainsi que le 17 Mai, trois avions allemands sont abattus.

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    On est ici pour tuer Un ballon d'observation surveille les mouvements ennemis

    Pétain et Joffre

    Lorsque le général Pétain prend les choses en main comme commandement dans le secteur de Verdun, la pagaille cesse dans les rangs français. Aux yeux des Poilus, il avait l'air d'un officier plutôt froid et pourtant il leur plaisait. Pétain était rassurant et sérieux: quand on défilait devant lui, on trouvait qu'il avait l'air d'un père de famille sévère mais attentif. Devant lui, on avait l'impression d'exister, disent-ils. Pétain accorde une grande importance à la vie du soldat; ce n'était pas un boucher. Il est intéressant de constater que l'opinion que les soldats ont de Pétain est déjà répandue avant même que le recul historique ait permis de le ranger parmi les chefs militaires soucieux de ménager le sang de leurs hommes. Son supérieur, Joffre, avait une autre priorité similaire à celle de son adversaire Falkenhayn: vaincre les Allemands à Verdun afin de déclencher son offensive tant souhaitée sur le front occidental. Les deux hommes auront des rapports difficiles car la seule chose qui compte pour Joffre est de percer peu importe les pertes. Pour Pétain, c'est de tenir en minimisant autant que possible les pertes dans ses unités. Les conversations téléphoniques musclées et les rencontres in vivo témoignent d'un certain état d'esprit entre ces deux hommes dans un contexte où l'artillerie est la reine des batailles. Joffre dit à son subordonné Pétain qu'il a reçu assez d'hommes et d'artillerie pour régler le cas des Allemands à Verdun et qu'il ne peut pas faire plus pour lui. Pétain lui rétorque que les Allemands ont également mis "le paquet" devant Verdun pour la même raison... Justement, vous les usez, dit Joffre: Je déclencherai une offensive que sur un adversaire affaibli. Il faudra qu'il me répondre et vous le verrez plier devant nous, lui dit-il. Pétain lui rappelle sa promesse de tout faire pour l'aider mais il n'aura qu'une seule réponse de son supérieur: encore une fois, j'ai fait le maximum. Vous verrez que mon attaque sur la Somme vous soulagera immédiatement. Pétain lui rétorque qu'il ne pourra pas tenir jusqu'au moment de cette offensive s'il ne reçoit pas plus d'artillerie. Vous tiendrez, Pétain. Vous voyez bien que vous tenez déjà. Ce sera dur encore quelque temps mais la menace d'enfoncement est conjurée. Vous vous débrouillez très bien.

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    Pétain: vous avez besoin de quelque chose? Une collaboration difficile

    Pétain rappelle à Joffre que la défense de Verdun lui coûte en moyenne 3000 tués par jour et qu'un apport supplémentaire d'artillerie permettrait de les limiter. Joffre n'est pas insensible au fait que Verdun est devenu une hécatombe. Il sait très bien que les les propos de Pétain sont justes mais il lui répondra par cette phrase toute à fait explicite: Mon cher Pétain, il s'agit de gagner la guerre. Quand elle sera gagnée, on ne viendra pas nous chicaner sur deux ou trois cent mille tués de plus ou de moins... Les gouvernements de l'Entente misent sur Joffre pour gagner la guerre. Lorsque l'esprit de ces propos parviennent aux soldats et, surtout, aux journalistes, la réputation de Joffre va peu à peu se ternir et elle lui donnera un surnom peu enviable: le Boucher.

    Les civils indifférents

    Le seul contact qu'avait le Poilu français avec l'arrière était soit le courrier ou les journaux. Les soldats qui n'avaient pas de famille pouvaient compter sur un appui psychologique des "marraines de guerre". Il s'agit d'une initiative entreprise par un groupe caritatif appelé L'Union des familles françaises et alliées et de sa filiale dite "Frères et soeurs de guerre". Ainsi, les noms des soldats qui demandent une correspondante sont classés sur des fiches. On y trouve, sur ces fiches, non seulement l'adresse du poilu, mais les détails caractéristiques qui permettront de lui donner une marraine adéquate à ses goûts, à ses idées, se rapprochant, en un mot, le plus possible de sa personnalité. Il suffit, en effet, de compulser les fiches des marraines pour établir a priori des rapprochements. Ces futurs amis qui ne se connaissent pas encore seront autant que possible du même pays. On essayera de les associer d'après ce que leurs lettres laissent deviner de leurs caractères et de leur éducation générale.

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    Annonce type publiée dans un quotidien Surprise! Le voici...

    Malgré cela et malgré la correspondance échangée souvent pendant plusieurs mois, la mise en présence de la marraine et de son filleul réserve souvent d'amusantes surprises à la première permission. C'est une fillette de douze ans qui voit entrer un rude soldat barbu dans le salon de ses parents. Elle, songeait à un prince charmant, lui, s'était imaginé rencontrer une jeune fille sexuée et peut-être disponible... et ils rient tous deux de bon cœur de leur petite déception commune. Des variantes de cette formule de marainnage seront pratiquées au Japon durant les années 30, et dans le camp de la Grande Alliance de la Seconde Guerre mondiale. On retrouvera même de telles initiatives dans les conflits plus récents: Vietnam, Irak, etc. Pour le permissionnaire français de Verdun, l'arrière du front lui semble presque irréel. La vie dans les grandes villes situées à 50 km du front ne semble pas avoir changée, à l'exception du rationnement. Les gens s'informent de la guerre par les journaux et les actualités cinématographiques. S'il n'est pas officier ou pilote de chasse, le permissionnaire est plutôt cotoyé dans une certaine indifférence qui le meurtrit encore plus qu'une blessure reçue au front. Dans le carnet de note d'un permissionnaire, ce dernier consignait la réaction des gens dans un cinéma devant les images du front: on n'apprend vraiment pas sur ce qui ce passe là-bas, lui dit un spectateur. Il n'y a pas assez de morts, selon un autre. On ne veut plus voir ce genre d'images. Montrez-nous plutôt de beaux pilotes dans leurs belles machines, lui dit une dame. Le permissionnaire a été outré de voir les gens rire devant la vue de soldats munis de masques à gaz et il écrit la phrase lapidaire suivante: j'aurais eu le goût de balancer une ou deux grenades dans ce maudit cinéma... Pour les permissionnaires, il y a deux mondes: le ligne de front tumultueuse et l'arrière indifférent.

    Une batterie d'obusiers courts allemands de 210mm

    La contre-attaque française

    Le front de Verdun étant stabilisé, Joffre, le grand patron des armées françaises, veut désormais donner la priorité à l'offensive qu'il prépare sur la Somme avec les Brits. Le 1er Mai 1916, Joffre veut quelqu'un de plus offensif. Il nomme Pétain chef du Groupe d'armées Centre. Entre-temps à Verdun, Joffre ordonne au général Nivelle de reprendre le fort de Douaumont. Nivelle passe l'ordre à un de ses subordonné, le général Mangin, qui commande la 5ème Division, afin d'accomplir cette mission. Les travaux préalables à l'assaut sont insuffisants car les Poilus doivent recreuser chaque nuit les abris et les tranchées d'approche qui sont détruites méthodiquement pendant la journée par l'artillerie allemande. Mangin croyait que son attaque serait épaulée par trois autres divisions, mais il apprend qu'il devra attaquer avec sa seule division. C'est insuffisant. Néanmoins, l'artillerie lourde française pilonne le fort de Douamont qui se transforme peu à peu en un gruyère (ci-contre); mais, cela ne suffit pas à neutraliser ses défenseurs. les Français manquent de pièces lourdes et celles qui sont déployées sont souvent ciblées par les artilleurs allemands. L'assaut du fort débute le 22 Mai. Les canons de 75mm français ouvent deux brèches dans les première défenses ennemies au pied de la colline. Mais, en-haut, les Allemands résistent. Le nombre d'obus français requis pour tirer sur cette position est important et les artilleurs obtiennent un ravitaillement régulier (ci-contre à droite). Le 24, les hommes de Mangin sont repoussés en laissant quelques centaines de morts dans un coup de main raté. Les canons de Douaumont étaient dirigés sur le fort de Vaux et son village qui furent la scène de combats furieux: il changea de mains 13 fois en Mars et Juin 1916. Ce même jour, le village de Cumières est pris par les Allemands, et la situation semble se stabiliser sur tout le front de Verdun. Par la suite, c'est la guerre de position qui se poursuit durant trois semaines. Les Allemands prennent le fort de Vaux le 7 Juin (voir dossier du même nom). Le fort de Souville sera l'objet d'âpres combats et il deviendra même ciblé par l'artillerie des deux camps... L'artillerie demeure la maîtresse du champ de bataille. On s'échange des barrages d'artillerie puissants, mais de courte durée – comme celui qui a enterré vivant 53 soldats français dans la désormais célèbre "Tranchée des baillonnettes" (voir dossier du même nom).

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    Soldats marocains aux pieds du fort Douaumont Tirailleurs sénégalais près de Douaumont

    Du côté allemand, il devenait clair que la stratégie de Falkenhayn d'user les Français sans trop subir le même sort ne remporte pas de succès. En Mai, ses pertes atteignirent les 110,000 hommes (dont 63,000 tués), mais malgré le fait que les Français avaient autant écopé, la plupart des pertes allemandes proviennent des mêmes unités engagées. La grande sagesse de Pétain et de Nivelle était d'opérer une rotation dans leurs effectifs envoyés dans le secteur de Verdun, alors que Falkenhayn gardait ses divisions en ligne et comblait ses pertes par des recrues à demi-entrainées. La plupart des divisions allemandes déployées sur le front le 21 Février étaient présentes le 20 Mai. Des régiments affichaient souvent un taux de perte de 100%.

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    Combats aux pieds du fort Douaumont Douilles françaises de 75mm et de 105mm

    Du côté français, le taux élevé de pertes s'expliquait par la doctrine dite de "défense active" où on obligeait toutes les unités françaises à contre-attaquer aussitôt que possible — peu importe leur état. La chute du Fort de Vaux le 7 Juin, puis des ouvrages de Froideterre, Moulainville et Tavannes fit paniquer les défenseurs français: ils s'attendaient à une rupture imminente du secteur par les Allemands. Nivelle instaura une politique non-repli en menacant les décrocheurs du conseil de guerre et du peloton d'exécution. De surcroit, devant le haut taux d'officiers tués ou incapables d'assumer le commandement, des cadres inférieurs (capitaines, lieutenants) et des sous-officiers (adjudants, sergents et caporaux) prirent le commandement effectif de compagnies et battaillons entiers. Il est difficile pour les artilleurs des deux camps de bien régler leurs tirs dans la grisaille fumeuse ou dans la nuit, surtout lorsque la distance séparant attaquants et défenseurs se raccourcit. De ce fait, plusieurs tranchées françaises ont été détruite par leur propre artillerie. Des mortiers allemands canardent la mauvaise position et tuent leurs propres hommes.

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    Verdun éraflée par l'artillerie allemande Obusier court français de 280mm tirant sur le Mort-Homme

    Le 18 Juin, les Allemands sont tout près de la ville de Verdun. Falkenhayn croit la victoire à sa portée. Il fait pilonner à ville au phosgène. Mais les deux divisions allemandes qui devaient s'élancer pour prendre la ville doivent attendre que le gaz se dissipe pour attaquer. Ce délai permet aux Français de renforcer la ville, si bien qu'elle se sera pas attaquée directement, puis que les attaques se concentrent sur les forts autour de la ville. Le 23 Juin, les Allemands font une attaque en force réussie dans le Ravin des Vignes, par une chaleur épouvantable. Ils utilisent de terrifiants obus au phosgène, un gaz mortel qui tue en quelques secondes. Grâce à ce rideau de gaz, les hommes du colonel Von Paulus s'emparent ainsi dudit ravin. Ils vont se disputer plusieurs fois le village de Fleury tenus par les Français et canarder le fort de Souville devant Verdun. Les gaz gênèrent l'usage de l'artillerie française, et Fleury est conquis, puis pilonné par les Français, pour être de nouveau repris par les Allemands. Depuis le 21 Février, 20 million d'obus allemands étaient tombés sur le secteur de Verdun, transfigurant son paysage. En ce mois de Juin, l'espérance de vie moyenne d'un soldat de Verdun était de deux semaines.

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    Le tournant

    Après avoir enduré la boue printanière, les belligérants doivent affronter un nouvel ennemi: la canicule. L'été 1916 sera très chaud, presque insupportable, en Europe occidentale. Le 1er juillet survient enfin l'offensive de la Somme. Destinée à soulager le front de Verdun; elle va se solder par un échec sanglant (voir dossier du même nom). Cependant, le volet français de cette offensive sur la Somme est difficilement contenue et, faute de réserves, les Allemands ne vont pas pouvoir conserver longtemps l'initiative sur le front de Verdun. Ils apprennent que les Russes ont lancé une offensive sur le front oriental, et que les Italiens font reculer les Austro-Hongrois. Il leur faut en finir sur ce champ de bataille. Faute de troupes disponibles, le front d'attaque est réduit et l'objectif est la conquête du fort de Souville. Le 3 Juillet, les Allemands attaquent la batterie de Damloup. Vers 13 heures, les vagues d'assaut ennemies, à la suite d'un bombardement des plus violents, pénétrent dans la batterie et l'occupent presque entièrement. Mais les restes d'une compagnie française se maintenaient dans la partie sud de l'ouvrage. Réduits à une vingtaine d'hommes, à la tombée de la nuit, ils résistaient encore. A 21 heures, ils purent être rejoints par une compagnie de renfort, avec laquelle, dans le courant même de la nuit, à 2 heures du matin, ils chassent l'ennemi à coups de grenades et récupèrent la position.

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    Le fortin de Souville est en piteux état Sapeurs allemands et leur lance-flammes

    Le 11 Juillet, le Kronprinz va jouer son va-tout avec des effectifs à la fois diminués et insuffisants. Officiellement, le fils du Kaiser commande la 5è Armée devant Verdun. Guillaume II veut immortaliser la gloire de son fils par une victoire à Verdun mais en fait, le prince héritier ne prend aucune décision et laisse toute la job à Falkenhayn dont il est l'élève depuis l'enfance. Falkenhayn pense que la France est au bout de son rouleau parce qu'il surestime les pertes de ses adversaires; il entrevoit une victoire certaine par l'usure même si les Français ne sont pas délogés de la ville. Il veut oublier que la guerre dévore aussi sa propre armée: il persuade le Kronprinz d'attaquer de nouveau. Avant l'aube du 11, un pilonnage très dense s'abat sur une petite bande de front entre Souville et Fleury. Le lendemain, les Allemands tiennent le carrefour Sainte Fine, un lieu situé à 400 mètres du fort de Souville. A l'aube, 150 soldats allemands progresssent vers le fort déjà cabossé par leur artillerie lourde. Dans le chaos, un lieutenant français parvient à réorganiser la défense du fort et lance une contre-attaque avec les 60 survivants de la garnison lorsque l'adversaire parvient aux fossés de l'ouvrage. Les Allemands sont contraints de se replier devant les tirs nourris des Français.

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    Obusier français de 400mm sur rails Quelques fantassins allemands dans une tranchée

    De Thiaumont à la batterie de Damloup, la lutte est acharnée. Fleury est débordé par le sud, la batterie de Damloup est reprise le lendemain, 12 Juillet; des éléments prussiens atteignent les fossés de Souville, où ils sont d'ailleurs massacrés. Ce même jour, les Allemands parvient à la croisée des routes de Verdun à Vaux et à Fleury, aux ruines de la Chapelle Sainte-Fine. Mais le général Mangin, commandant du secteur, fait réoccuper immédiatement la position. Les villages qui see trouvent dans l'axe des combats de Juillet sont méconnaissables - c'est le cas de Fleury qui est situé sur la rive droite de la Meuse entre le fort de Souville et le Ravin des Vignes. Pour les Allemands, il était un point tactique essentiel à conquérir – ou à niveler – dans le but d'attaquer le fort de Souville et ainsi entrer dans Verdun. Entre Juin et Octobre 1916, il sera attaqué et bombardé par l'artillerie des deux belligérants et changera de mains 17 fois. Le site était défendu par une division métropolitaine et une division coloniale composée majoritairement de tirailleurs sénégalais sous le commandement du général Mangin. Il fut organisé en rentranchements fortifiés, chaque maison étant une souricière destinée à endiguer les assauts sucessifs de l'infanterie allemande. Quelques tranchées contigues furent également creusées pour consolider la défense, mais pas de réseau intégré comme tel. Le 9 Juin, il fut presque rasé par des pilonnages d'obusiers allemands de 150mm et de 210mm. Pris sous le feu, les Français l'évacuèrent rapidement, mais revinrent se positionner dès que les tirs allemands furent moins nourris. Les tranchées étaient presque intactes, mais les immeubles détruits étaient plus faciles à aménager pour la défense. Le 11 Juin, l'infanterie allemande du 83ème Régiment attaque en masse et occupe des lambeaux de terrain avant d'être repoussé par l'artillerie française tirant sur les assaillants de l'autre côté du village (ci-contre à droite). La cacophonie des explosions et des flammes a été immortalisée par la peinture de George Leroux (ci-contre). Le 13 Juin, nouveau pilonnage allemand sur Fleury qui se fait progressivement niveler. Sa rue principale n'est qu'un amoncellement de pierres (ci-contre). Le 20 Juin, les Allemands délogent les français du village, s'y consolident, et vont lancer une attaque au gaz dans le ravin des Vignes qui causera plusieurs centaines de morts chez les Français non munis de masques protecteurs. Comme Fleury, en ruines, était devenu le poste avancé pour une poussée finale sur Verdun sur la rive ouest de la Meuse, ce village subit les tirs de l'artillerie française: tirs de 105mm, 150mm, et même de 400mm sur voie ferrée. De nombreuses poussées allemandes furent repoussées, mais elles parvirent quand même aux portes du fort de Souville. Lorsque les Allemands furent repoussés de Souville, ils retraiterent par le ravin des Vignes pour se blottir de nouveau à Fleury qui fut transformé en position d'arrière-garde pour bloquer les attaques françaises.

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    Le village de Fleury est en piteux état Les Allemands sont conscient de leur taux de pertes

    Les soldats français semi-encerclèrent les alentours du village et avant de l'assaillir, il le pilonnèrent systématiquement de nouveau. Galvanisé par le retrait partiel mais certain des Allemands, les Français l'attaquèrent 11 fois sans succès. Mais le 7 Octobre, ils prirent le village, ce qui laissa la voie libre pour la reprise des forts de Vaux et surtout de Douaumont à la fin du mois. Plus de 11,700 Allemands périrent dans les combats pour la prise de Fleury, et 18,400 autres lors de sa défense pour couvrir la retraite allemande. L'intensité des combats pour Fleury se résume dans les mots du soldat Fernand Léger qu'il a écrit dans son carnet, le 7 Novembre 1916: Je suis monté sur la crête du ravin où je suis. J'avais derrière moi Fleury, devant Vaux et Douaumont. J'embrassais une dizaine de kilomètres carrés transformés en désert de terre brune uniforme. Les hommes sont tout petits perdus là-dedans. On les distin gue à peine. Un obus tombe dans ces petites choses, ça remue un moment, on emporte les blessés, on laisse les morts, ça n'a pas plus d'importance que des fourmis. On n'est pas plus gros que des fourmis là-dedans. C'est l'artillerie qui domine tout. Formidable, intelligente, frappant partout, désespérante par sa régularité. Les pertes françaises à cet endroit sont évaluées à environ 41,000 tués.

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    Un des nombreux assauts français Fleury n'est rien d'autre qu'un village dévasté

    Qui plus est, la contre-attaque française reprend les ouvrages tombés aux mains des Allemands. Mais ce fut une action coûteuse qui couta encore plusieurs dizainnesLe général Nivelle qui, depuis sa prise de commandement, songe à Douaumont, et en profite pour ménager à ses troupes une base de départ favorable. Aussi bien avait-il reçu comme directive du Général commandant en chef de retenir le plus possible l'ennemi; et en même temps elles empê chaient le Commandement adverse de dégarnir le front de Verdun au profit de la résistance sur la Somme. C'est à ce moment que la reprise du fort de Douaumont peut être envisagée.

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    Artilleurs français et leur pièce Douaumont est enfin repris

    L'objectif est d'importance et rien n'est négligé pour cet assaut décisif. De nombreuses bouches à feu convergent vers le secteur dont deux canons de 400 mm sur voie ferrée qui, le moment venu, assommeront le fort avec leurs obus d'une tonne. Les travaux préparatoires sont minutieux, des lignes téléphoniques sont profondément enterrées entre les premières lignes et les postes de commandement. Les voies d'accès sont reconstruites et empierrées. De nouvelles tranchées et des parallèles de départ sont creusées. Le bombardement effectué par 654 pièces françaises commence dès le 21 Octobre. La préparation d'artillerie débute ce jour et le 3 Novembre à 01H00, des éléments de la 22e Division occupent le fort de Vaux évacué par sa garnison allemande. Les deux symboles de la bataille, les forts de Vaux et de Douaumont sont de nouveau aux mains des Français.

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    Les renforts français arrivent Verdun: Blessés, mutilés et traumatisés

    Les conséquences

    Les conséquenses de la bataille de Verdun furent variées. Sur le plan stratégique, elle fut sans effet puisque les belligérants furent contraints de retrouver la ligne de front qui était la leur en Janvier 1916. Rien n'a été accompli sur le plan stratégique. L'usure persiste. Ce fut encore une fois la démonstration de la défensive sur l'offensive ainsi que l'impasse militaire qui en résulte. Sur le plan psychologique, la victoire française apporta un souffle de joie dans tout le pays et la preuve que les Allemands n'étaient pas invincibles. Le Poilu, le Biffin français, a prouvé qu'il pouvait se mesurer avec succès aux meilleurs éléments de l'armée allemande et leur causer des pertes aussi importantes. Même le leadership militaire allemand reconnut à la fois la solidité des soldats français dans le combat défensif, et l'incompétence plusieurs officiers supérieurs – dont Joffre – qui seront à la fois promus ailleurs, mais limogés après le gros de cette bataille. Du côté allemand, les pertes allemandes à Verdun au cours des dix mois campagne amènent le limogeage de Falkenhayn et son remplacement par le célèbre duo du front de l'Est: les généraux Hindenburg et Ludendorff.

    Après la bataille

    Après l'attaque victorieuse du 15 Décembre, l'activité sur le front de Verdun décroit. Mais, il y aura une "seconde bataille de Verdun". Les Français consolident leurs positions si chèrement reconquises afin de dissuader toute nouvelle offensive majeure allemande. Les travaux sont effectués sous le feu de l'artillerie allemande plus timide, mais qui a de plus en plus recours aux obus à gaz. Des nuages de gaz moutarde stagnent en permanence sur le champ de bataille. L'artillerie française conserve néanmoins la supériorité acquise avant la reprise de Douaumont. La nuit, les troupes d'assaut allemandes effectuent encore des coups de mains dans le tranchées adverses. En Janvier et Février 1917, le froid rendant le champ de bataille totalement impraticable limite les travaux et les opérations. Sur la rive gauche, le 25 janvier à la suite d'une attaque, les Allemands occupent une partie de la Côte 304. Sur la rive droite, une autre attaque le 4 février au niveau des Chambrettes et à l'ouest du bois des Caurières est stoppée par les Français.

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    Un siècle plus tard: les Français se font encore un devoir de mémoire

    Début 1917, le général Nivelle remplace Joffre à la tête du GQG. Le nouveau général en chef prépare une offensive qu'il veut décisive sur le Chemin des Dames. Celle-ci est un échec sanglant et démoralise l'armée française dont certaines unités vont se mutiner (voirs opérations 1917). Le 29 avril Pétain est nommé chef d'état major général de l'Armée et, le 15 Mai, Nivelle est relevé de son commandement. L'armée française applique désormais une stratégie purement défensive car Pétain, économe de la vie de ses hommes, s'applique à reconstituer les unités dûrement étrillées par des offensives coûteuses et sans résultats notoires. Pour améliorer le moral des troupes, il renonce à toute offensive d'envergure et instaure une stratégie défensive destinée à user l'adversaire. Il autorise seulement quelques offensives aux objectifs limités. Dans ce cadre, une attaque est organisée sur le saillant de Verdun. Celle-ci dégagera le Mort-Homme et la Côte 304 sur la rive gauche et permettre la reconquête de la Côte 344 sur la rive droite. Sur la rive gauche, le 20 Août 1917, derrière un barrage roulant d'artillerie, le 16 Corps d'Armée monte à l'assaut sur un front de huit kilomètres. Le célèbre Bois des Corbeaux, les pentes nord du Mort-Homme et de la côte 304 sont repris aux Allemands. Sur la rive droite le même jour le 15e Corps reconquit la Côte 344. Ce seront les deux dernière s attaques d'envergure sur le front de Verdun. Maise le champ de bataille sera matraqué par l'artillerie jusqu'en Avril 1918.

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    Les morts ne se comptent plus Une popote roulante pour les fossoyeurs

    Une tâche plutôt morbide attendait les belligérants durant les accalmies de la bataille de Verdun: la cueillette et l'ensevelissement des morts. Le taux de pertes dans les deux camps demeurait élevé et après le choc initial causé par le grand nombre de victimes dans un court laps de temps, Français et Allemands devinrent stoiques et presque indifférents au sort des victimes. Dans de nombreux cas, lorsque l'évacuation était impossible, les soldats tués étaient jetés dans des trous d'obus et enterrés sur place, pour être souvent déterrés et soufflés sur les tranchées occupées par leurs camarades lors de pilonnages nourris de pièces de gros calibre.

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    La cueillette des morts...

    La bataille de Verdun ne fut pas l'affrontement le plus meurtrier de la première guerre mondiale. Cependant elle a profondément marqué les esprits en raison des conditions atroces dans lesquelles se sont affrontés Allemands et Français sur un champ de bataille de moins de cent kilomètres carrés sur lequels sont tombés 163,000 soldats français et 143,000 soldats allemands identifiés (les pertes dites non-identifiées sont supérieures) et se termina par un retour à la situation antérieure. Les belligérants ont impliqués leurs meilleures unités les unes contre les autres. Cependant, le traumatisme de l'enfer de Verdun fut communiqué aux générations subséquentes par le grand nombre de blessés traumatisés et souvent invalidés. Verdun aura un caractère mythique par sa durée (10 mois) qui s'ajoute à l'ampleur des pertes. Le gouvernement français reconnaîtra officiellement le sacrifice des victime en votant la Loi du 27 Avril 1916 qui institue un diplôme de "mort pour la France" pour chaque homme tué au combat. La bataille de Verdun est mythique par la puissance des moyens déployés. Environ 30 millions d'obus (le quart non-explosé...) tirés de part et d'autre ont rendu le secteur méconnaissable. La Côte 304 a perdu 7 mètres de hauteur à cause des pilonnages... Comme la Première Guerre mondiale fut également la première guerre scolarisée, les soldats de Verdun et d'ailleurs purent prendre des notes, dans certains cas des carnets, ou encore rédiger des ouvrages sur la condition pénible et précaire endurée par eux dans les combats de tranchées. Les Allemands constatent que Verdun a été une offensive manquée et cela va semer des doutes dans l'esprit des hommes et des officiers. Le Kronprinz lui-même écrit dans son carnet ce qu'est l'amertume d'avoir perdu une bataille importante: Doute de soi-même, sentiments amers, jugements injustes contre autrui se heurtaient dans mon coeur et pesaient lourds dans mon esprit. Je le reconnais ouvertement, il me fallut quelque temps pour reprendre mon sang-froid, écrit-il. Verdun a été, comme la Somme, une terrible leçon que certains théoriciens allemands sauront comprendre. Un front statique, immobile malgré les moyens engagés, est du à l'absence d'engins motorisés et blindés, et à une tactique de combat basée sur le mouvement. En 1940, Verdun tombera en moins de 24 heures.

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    Ruines de Verdun au printemps 1917 Dépouilles non récupérées en 1917
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