Tannenberg

Les victoires allemandes aux lacs Masures et à Tannenberg donnent à l’Allemagne une sécurité relative sur sa frontière orientale. Il semble que la topographie du front de l’Est a joué en faveur de l’armée allemande durant l’automne 1914. La division du territoire entre les trois empires, de même que la partition polonaise au XIXème siècle a favorisé la Russie, parce qu’elle partage une frontière commune avec l’Allemagne. Le territoire polonais formait un saillant entre la Prusse orientale au Nord et les Carpates au Sud, ce qui menaçait la Silésie allemande. Une barrière naturelle (les marais du Pripet) protégeait la Russie d’une invasion occidentale rapide. Les lacs Masures (ici-bas à droite) étaient le centre d’une région de petites communautés isolées du monde extérieur et se prêtaient mal aux déploiements militaires. Malgré les problèmes géographiques, l’État-major russe reconnaissait depuis longtemps le caractère ambigu du saillant polonais, et c’est pour cela qu’il favorisait à une prudente défensive. Lorsque la Russie se voit obligée d’aider ses alliés franco-anglais, l’État-major russe prend la décision de concentrer les 2/3 de ses effectifs dans le saillant polonais pour attaquer la Prusse orientale. Initialement, la Russie tsariste avait misé sur une guerre rapide contre l’Autriche-Hongrie; ce changement de stratégie va se révéler désastreux pour les Russes. Comme l’Allemagne avait concentré la majorité de ses effectifs à l’Ouest, il ne restait qu’une seule armée concentrée à l’Est: la 8ème, sous le commandement du général Von Prittwitz, un officier sans expérience militaire. Elle comprenait, entre autres, deux divisions de vieux réservistes et de gardes territoriaux appelés Landwehr. Cette force était homogène et bien entraînée. Pour Moltke, la question était de savoir si les effectifs de Prittwitz en Prusse orientale seraient en mesure de contenir une offensive russe lancée contre lui.

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Les adversaires et généraux

Nous avons observé que le Plan Schlieffen de Von Moltke reposait sur une conquête rapide de l'Europe de l'Ouest ayant pour objectif central de vaincre la France le plus rapidement possible, pour par la suite concentrer toutes les forces allemandes contre la Russie. Sauf qu'à l'Est, l'armée allemande se voit contrainte à la défensive. Les Russes prennent l'initiative stratégique plus tôt que prévu et menacent sérieusement le territoire de la Prusse orientale. Surpris, Moltke ne voit qu'un seul homme capable de prendre en charge la situation militaire à l'Est: le général Paul Von Hindenburg. Ce dernier, qui était déjà à la retraite, est rappelé au service actif et ne se fait pas prier pour accepter la lourde responsabilité qui l'attend – c'est-à-dire sauver l'Allemagne d'une offensive russe qui pourrait réussir. Cet homme distingué et résolu fait partie de l'aristocratie traditionnelle prussienne; il avait gravi avec distinction tous les échelons de la hiérachie militaire allemande et cumula plusieurs expériences tactiques réussies durant les guerres de 1866 et de 1870, et reste impliqué dans toutes les associations de vétérans de la guerre franco-prussienne. Entretemps, Moltke avait nommé le général Érich Von Ludendorff patron de la Prusse orientale; ce dernier est également ravi de voir Hindenburg reprendre du service. En Russie, le patron de l'armée, le grand-duc Nicolas est impatient de mener une guerre victorieuse contre l'Allemagne. Nicolas est un membre de l'aristocratie dirigeante et l'oncle du tsar Nicolas II. L'ennui pour lui en 1914 c'est qu'il n'a pas d'expérience militaire même s'il est un soldat appliqué. Son appartenance à la famille impériale lui interdit de commander sur le terrain. Sur le plan administratif, le grand-duc Nicolas s'est fait connaître en réformant partiellement l'institution militaire de son pays, ce qui le rend impopulaire auprès des officiers de carrière plus âgés actif au sein de la Stavka (haut commandement). Lorsque la guerre débute, le tsar – à la surprise générale – s'autoproclame commandant en chef des forces armées russes, contre l'avis de ses généraux: le tsar n'a aucune expérience de la conduite d'une armée en temps de guerre. Les généraux le convainc de céder cette tâche à son oncle, le grand-duc Nicolas, épaulé par le général Jilinsky comme chef d'état-major.

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Hindenburg – Ludendorff – Nicolas – Jilinsky

Le déploiement rapide et bien mené des premières divisions russes vers la Prusse orientale semble confirmer le choix du tsar en son oncle pour diriger les opérations. Bien dotées en régiments de cavalerie, les unités russes avancent plus rapidement que prévu et le grand-duc Nicolas est convaincu qu'il pourra vaincre rapidement les Allemands. Cependant, Nicolas va se frotter avec son adversaire Hindenburg qui possède une plus grande expérience militaire que lui. Allemands bousculés près de GumbinnenQuand la guerre éclate, les deux armées rivales se déploient selon des plans établis longtemps d'avance. Les plans allemands veulent exploiter la faiblesse des réseaux routiers et ferroviaires russes. Les Allemands croient que la mobilisation russe sera lente, ce qui permettra à Moltke d'envoyer le gros de ses forces à l'Ouest pour attaquer la Belgique et la France. Dès lors, la protection de la Prusse orientale n'est pas une priorité. Le nouveau plan de guerre russe de 1914 est simple: progresser rapidement en Prusse orientale jusqu'à Berlin, prendre la capitale, et imposer la paix à Guillaume II. Accessoirement, des effectifs russes réduits ont pour fonction de contenir les Austro-Hongrois au sud. La prise de Berlin est le cadeau que veut s'offrir le grand-duc pour son neveu de tsar. Ludendorff et Hindenburg sont surpris de voir les Russes progresser plus rapidement que prévu. Le 17 Août, le grand-duc entre en Prusse orientale; ses régiments de cavalerie bousculent les premières lignes allemandes qui cèdent rapidement. La géographie va jouer contre les attaquants, tout comme l’incompétence des officiers russes plutôt timides au combat. Les Russes vont répéter la même erreur commise par plusieurs armées dans l’histoire militaire: c’est-à-dire de permettre à un ennemi inférieur en nombre de se concentrer très tôt. Cependant, les Allemands doivent se replier rapidement decant ce "rouleau compresseur russe" pour éviter d'être encerclés. La cavalerie russe a tout bousculée sur son passage (ci-contre). Les positions allemandes sont démolie par l'artillerie. La nouvelle du repli affole les civils de cette région qui craignent les Russes; des milliers d'entre eux quittent leurs villages pour se réfugier plus à l'Ouest. Le 20 Août, les Allemands sont vaincus à Gumbinnen. Leurs arrières-gardes sont talonnées par la cavalerie russe qui les poursuivent le long de la voie ferrée en direction de l'Allemagne. Les forces du grand-duc Nicolas menacent la ville portuaire de Koenigsberg. Le général Prittwitz s'énerve et appelle le haut-commandement à Berlin pour lui demander la permission de se replier de la Prusse orientale. Au bout du fil, Moltke n'a pas de temps à perdre avec les problèmes de Prittwitz car il a fort à faire pour gérer les opérations militaires en France. Moltke limoge Prittwitz et le remplace par par les généraux Hindenburg et Ludendorff. La présence de ces deux généraux va rétablir le front oriental et poser les jalons d’éventuelles offensives allemandes à l’Est... Entretemps, les Allemands aménagent rapidement une nouvelle ligne de défense et ré-échelonnent leurs unités pendant que les Russes sont convaincus que la victoire finale approche.

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Samsonov – Rennenkampf – Les lacs Mazures

Le grand duc dispose de la supériorité numérique: deux armées totalisant environ 500,000 hommes, tandis que la 8è Armée allemande en a 150,000. Le général Paul Rennenkampf commande la 1ère Armée russe au nord; le général Alexandre Samsonov commande la 2ème Armée russe au sud. Ce dernier doit coordonner sa progression avec Rennenkampf au nord en le rejoignant parce que le grand-duc veut couper rapidement la retraite allemande de Prusse orientale dans les environs de Koenigsberg: une fois les forces allemandes achevées, les deux armées marcheront ensemble sur Berlin. C'est dans cette conjoncture désastreuse que Hindenburg arrive au QG allemand de Prusse orientale. Il consulte ses généraux subordonnés et concocte un plan avec Ludendorff pour reprendre la situation en main, aidés d'un officier d'état-major compétent, le colonel Hoffman (ci-contre). Ce dernier a étudié les mouvements des unités russes sur cartes et a remarqué que la 2è Armée de Samsonov avait pris un risque en s'avançant trop rapidement vers le nord-ouest par rapport à l'armée de Rennenkampf. Les lacs Masures (ou de Mazurie) constituent un vaste enchevêtrement de plans d'eau cerné par des boisés de pins et de bouleaux qui s'étend sur 80 km et isole les deux armées russes. Cette barrière naturelle va offrir aux Allemands le répit qu'ils ont besoin pour contre-attaquer. Hindenburg, Lundendorff et Hoffman estiment qu'il y a une opportunité à saisir parce que la topographie des lieux permet à leurs unités de se concentrer sur une seule armée russe à la fois. Durant la planification de la contre-attaque à venir, Hindenburg reçoit des renseignements importants provenant de la Stavka russe – des renseignements non codés que les signaleurs allemands ont traduits facilement... Hindenburg sait ce qui se passera: Samsonov avance toujours vers l'Ouest à partir du Sud alors que l'armée de Rennenkampf est immobile. Hindenburg est convaincu qu'il doit d'abord attaquer les forces de Samsonov; grâce au réseau ferroviaire de la Prusse orientale (clip ci-bas).

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La manoeuvre d'encerclement contre Samsonov – L'étau allemand se resserre

Hindenburg juge que la situation n’est pas critique. La raison est que les deux armées russes s’écartent l'une de l'autre au fur et à mesures qu’elles progressent vers l’Ouest. Les deux armées russes éprouvent des difficultés à communiquer. Hindenburg pratique une économie de force devant l’armée de Rennenkampf, tout en lui coupant son ravitaillement; puis, il laisse progresser celle de Samsonov un peu plus vers le nordHindenburg utilise le rail pour envoyer quelques divisions vers le sud pour attaquer les éléments de tête de Samsonov; il en envoie le gros de ses troupes par la route et pistes forestières du nord vers le sud (ci-contre) pour préparer l'encerclement – il est pénible de marcher dans ces forêts. Finalement, il laisse une force réduite au nord le long de la voie ferrée principale pour servir d'écran protecteur à tout renfort qui pourrait arriver de l'Est. Hindenburg croit que lorsque l'armée de Samsonov sera battue, il pourra – toujours grâce au rail - se redéployer vers le Nord pour affronter celle de Rennenkampf. Le pari est risqué mais Hindenburg accepte ce risque car il est hors de question pour lui que Rennenkampf avance vers Berlin et encercle le gros des forces allemandes. Fait à noter, Hindenburg est informé que Rennenkampf ne se presse pas pour venir à la rencontre de Samsonov. Hoffman l'informe que les deux généraux russes se détestent et que leur animosité remonte à la guerre russo-japonaise alors que les deux officiers étaient colonel. Néanmoins, le grand-duc Nicolas croit que l'animosité entre les deux hommes est chose du passé et qu'il doivent collaborer pour marcher ensemble sur Berlin. Ce ne sera pas le cas. Le chef d'état-major russe, Jilinsky, ordonne aux deux armées russes de presser le pas. Les unités de Samsonov ont de la difficulté à marcher à travers les pistes boisées et souvent semi-marécageuses, d'autant plus que leur ravitaillement tarde à suivre étant donné la distance qu'elles ont parcourues depuis leur point de départ. Les journées à marche forcée sans eau et peu de nourriture épuisent les soldats. Entretemps, Rennenkampf ne progresse que très lentement alors que le redéploiement des forces de Hindenburg est presque terminé, grâce au rail. Le village de Tannenberg est évacué et sera le témoin de la bataille qui opposera au total 750,000 belligérants.

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Unités allemandes redéployées contre Samsonov – Le général Von François

En 1914, l'armée russe du grand-duc Nicolas est la plus importante du monde sur le plan numérique. A la surprise générale, elle a été capable de mobiliser rapidement 1.4 million d'hommes répartis en 208 divisions. Des ordres ont été donné pour en mobiliser plus de 3 millions d'appelés d'ici deux ans. Bien que la majorité des soidats soient d'origine paysanne, ils peuvent bien combattre à condition d'être bien encadrés par des officiers compétents. Les soldats russes sont habitués à vivre dans des conditions extrêmes sauf qu'ils sont moins bien entraînés que leurs adversaires allemands. La plupart des appelés ont été incorporés dans de nouvelles unités et n'ont que peu ou pas d'entraînement; ila manquent d'armes légères pour les équiper convenablement et l'artillerie disponible est insuffisante (ci-contre). La plus grande tare de l'armée russe réside dans son corps d'officiers réputé pour son incompétence, sa négligence et sa corruption. Peu d'officiers russes ont été formés à l'étranger dans un programme d'échanges académiques, si bien que l'officier russe n'est pas préparé professionnellement à gérer les tâches que doivent accomplir leurs unités; ils ne prennent pas leur rôle aussi au sérieux que leurs homologues allemands ou français. Les officiers russes - du lieutenant au grand-duc Nicolas - ont une chose en commun: la vénération qu'ils ont envers l'institution impériale et au tsar. Leur nombre constitue en soi une force: la quantité est une qualité en soi pour triompher durant un combat, écrit un général russe. Quant à l'Allemagne, son armée est majoritairement composée de novices à demi-formés annuellement qui seront préparés par des sous-officiers compétents et dirigés par des officiers déterminés. Comme mentionné dans un autre dossier, la principale force de l'armée allemande en 1914 est la qualité de sa logistique: pour un soldat combattant, il y en a quatre autres qui le nourrit, le vêtit, le transporte et le soigne. La densité du réseau ferroviaire allemand à la fois en Allemagne et en Europe permet le mouvement et le transfert de grandes unités, ce qui n'est pas le cas de l'armée russe; son réseau ferroviaire est très peu développé – malgré l'aide financière française accordée à St-Pétersbourg pour moderniser son infrastructure ferroviaire. Le matériel allemand est à la fois plus nombreux et moderne: les camions et les attelages ne manquent pas. Les soldats allemands disposent tous de tentes légères pour se protéger du climat, ce qui n'est souvent pas le cas des Russes. C'est une armée qui ne manquera jamais d'armes et de munitions pour soutenir ses efforts. Qui plus est, le corps des officiers exerce son métier beaucoup plus sérieusement que celui de l'armée russe et s'efforce de faire savoir à chaque soldat quelle sera son rôle durant une manoeuvre ou une mission. En Allemagne, la population avide de journaux a une grande foi envers Ludendorff et Himdenburg pour contrer la menace qui pèse sur le pays.

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Sus à Samsonov

Les deux forces belligérantes passent à l'action. Samsonov croit que la retraite allemande depuis Gumbinnen a épuisé le moral des forces de Hindenburg alors qu'il ignore la menace qui pèse sur sa 2è Armée. Le général Von François reçoit l'ordre d'attaquer Samsonov. Cependant, il informe ses supérieurs que ses soldats sont fatigués par le redéploiement et doivent pauser avant d'attaquer les Russes. A l'annonce du message, Ludendorff est hors de lui et le presse d'agir. Hindenburg et Hoffman temporisent et convaincent Ludendorff de laisser aux unités de François le temps nécessaire pour se reposer. Une journée et demi après avoir bivouaqué, François attaque le flanc gauche de Samsonov. Le 26 Août, ce dernier marche vers le piège tendu par les Allemands. La cavalerie russe se précipite la première et malgré la fougue de ses lanciers, tombe sous les coups répétés des tirs d'artillerie et de mitrailleuses allemandes. Les tirs vont dans tous les sens et les pertes russes initiales sont sévères.

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La cavalerie russe ne fait pas le poids – Mitraileurs allemands en action

Dans la cohue, les divisions de Samsonov ne se prennent pas en main et battent en retraite rapidement. Les officiers russes inexpérimentés sont incapables de maintenir l'ordre dans le chaos. Les soldats désorientés et sans ordres précis flanchent et abandonnent le combat. Les Russes sont ainsi acculés à la défensive et essaient de répliquer en utilisant leur artillerie, mais l'artillerie allemande équipée de mortiers lourds Skoda pilonne leurs positions. L'attaque de Von François est un succès. Hindenburg est ravi et lance le gros de ses forces contre Samsonov pour refermer la nasse dans laquelle il semble s'être enfermé. De nombreux combats ont lieu à la fois dans les environnements forestiers semi-marécageux, mais aussi à découvert dans les plaines avoisinant les cantonnements de la 2è Armée russe. En découvert, les Russes envoient leurs fantassins en paquets serrés tout comme Français et Allemands durant la bataille des frontières. Le résultat est désastreux: plusieurs milliers d'entre eux se font bêtement tuer sans que leur nombre puisse bousculer les positions défensives allemandes. Le 27 Août, les Russes perdent 40,000 hommes (dont 16,000 tués) et battent en retraite. Le grand-duc Nicolas sait que la situation est précaire et ordonne à l'armée de Rennenkampf de venir en aide à celle de Samsonov.

Attaque frontale russe à découvert: des soldats tombent aux premiers rangs

Mais comme l'a prédit Hindenburg, Rennenkampf fait du surplace en ignorant les ordres de Nicolas et de Jillinsky: il abandonne Samsonov à son sort. Curieusement, le général Von François qui, lui-aussi, a désobéi aux ordres, a eu le mérite de réussir et Hindenburg (ci-contre) lui ordonne d'achever la 2è Armée russe avant qu'elle ne détale vers l'Est. François propose un meilleur plan à Hindenburg: rompre les communications déjà précaires de l'arrière-garde russe en frappant à l'Est au village de Niedenburg qui sera pilonné par son artillerie; et encercler l'armée ennemie avec le gros des forces allemandes de Hindenburg. Ce dernier accepte. Le pilonnage d'artillerie hache l'arrière-garde russe et désorganise complètement la cohésion des forces russes. Niedenburg est pris et la toile est refermée. Les soldats russes bataillent à la fois contre les Allemands et la topographie boisée. Certains combats se font presque à bout portant au-travers du sapinage. Il faudra cinq jours de combats acharnés (et même nocturnes) pour que les Allemands viennent à bout de la 2è Armée russe. Le 2 Septembre, l'armée de Rennenkampf se met en marche sans se presser en direction de l'Ouest sans se préoccuper de Samsonov. Des messages russes interceptés en clair confirment que la 1è Armée de Rennenkampf est encore trop éloignée pour briser l'encerclement Samsonov. Hindenburg lance l'assaut final. Les unités allemandes ferment l'étau autour des Russes retranchés dans la forêt de Tannenberg. Les Russes paniquent et essaient d'échapper à leurs adversaires. Certains officiers sont consternés de n'avoir que peu de renforts à envoyer ponctuellement dans cette mêlée, sauf des recrues âgées et souvent sans armes (clip ci-bas). La situation est sans espoir parce que la débâcle russe est complète.

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Un officier envoie des recrues âgées au casse-pipe - Soldats allemands à l'assaut

Les soldats russes jettent leurs armes et se rendent par milliers. Le 29 Août au soir, découragé et humilié, Samsonov s'isole dans la forêt et se suicide d'une balle de revolver. Ce qui reste de son armée est poursuivi par les unités allemandes ragaillardies qui tuent quelques milliers de soldats russes, forçant les autres à se rendre. Les prisonniers sont entassés dans des cages sommaires et photographiés à souhait par les officiers allemands: 92,000 Russes sont capturés aux prix de 35,000 Allemands (dont la moitié ont été tués). Au total, la 2ème Armée russe a perdu 120,000 tués à Tannenberg et les Allemands ont recueilli 700 pièces d'artillerie. Ce désastre contraint le grand-duc Nicolas à se retirer de la Prusse orientale – il doit renoncer à son rêve de prendre Berlin et de terminer la guerre rapidement. La victoire lui étant acquise, Hindenburg redéploie ses troupes et progresse rapidement à l'Est afin de s'en prendre à l'armée de Rennenkampf. Le 5 Septembre, ils attaquent l'avant-garde de Rennenkampf et capturent 30,000 prisonniers de plus près de la rivière Niémen... Contrairement à ce qui s'est passé à Tannenberg, Rennenkampf parvient à sauver une grande partie de son armée et se repliant plus à l'Est. Pour Hindenburg et Ludendorff, poursuivre cette armée alors que l'automne arrive est jugé trop risqué car l'armée allemande va s'éloigner de ses bases de ravitaillement.

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Prisonniers russes et leur matériel – D'autres prisonniers russes dans le village de Tannenberg

Le désastre de Tannenberg porte non seulement une grave blessure aux capacités opérationelles de l'armée russe mais va la briser psychologiquement. Si les Allemands avaient été vaincus, Berlin aurait été prise et la guerre en Europe se serait déroulée différemment. Cette importante victoire allemande est connue dans tout le pays et les journaux claironnent les exploits de ce nouveau "duo dynamique" en la personne de Hindenburg et Ludendorff. Le Kaiser est ravi: il élève Hindenburg au grade de maréchal. La Prusse orientale est sauvé et l'armée allemande supervise le retour des populations évacuées de leurs villages. Hindenburg sera accueilli comme une rock star par les gens de retour dans leurs foyers. La victoire de Tannenberg permet surtout à Guillaume II de mettre un peu de baume sur l'échec de Moltke devant la Marne sur le front de l'Ouest. Cette bataille donnera naissance au partenariat entre Hindenburg et Ludendorff durant toute la durée du conflit. Après sa défaite, le grand-duc Nicolas limoge Jillinsky de son job à la Stavka. Nicolas doit composer avec une hiéarchie inconsistante qui lui causera d'autres problèmes durant l'hiver 1914-15. Lorsque le tsar s'arogera définitivement tous les pouvoirs militaires, il écarte son oncle qu'il envoie commander des unités dans le Caucase avec le titre de gouverneur-général de cette région. Ce sera le début d'une gestion désastreuse des affaires militaires qui conduira à la fin de la Russie tsariste. Dans son livre Août 14, l'écrivain Soljenitsine résume à sa manière la mauvaise santé de l'armée russe: On s'était lancé dans la bataille sans avoir rassemblé des forces et on ne devait pouvoir plus réussir à les rassembler à temps. On devait toujours continuer à jeter dans la bataille des hommes qui n'avaient jamais été instruits sans leur laisser le temps de respirer...

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Détail de la bataille de Tannenberg

Tannenberg a été une bataille décisive entre l’Allemagne impériale et la Russie tsariste. Cet échec va fragiliser l’ensemble du dispositif russe égrainé entre la Baltique et les Carpates jusqu’à l’été 1915. L’utilisation du rail a permis aux Allemands d’effectuer plusieurs transferts de troupes, avec pour résultat qu’une seule armée allemande a réussi à contenir et vaincre deux armées russes. Fait à noter, les deux corps d’armées que Moltke a fait transférer par rail du front ouest sont arrivés en Prusse orientale après la bataille. Certains historiens croient que ce transfert de troupe a sonné le glas de la poussée allemande vers Paris. D'autres croient, au contraire, que l'arrivée des renforts venus de l'Ouest n'ont pas influé sur la bataille puisqu'ils sont arrivés alors que la victoire était déjà acquise.

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