Messines

Rappellons qu'après le désastre de l'offensive Nivelle et la fameuse boucherie du Chemin des Dames, Philippe Pétain décide de rester sur la défensive en attendant les chars et les troupes américaines. Douglas Haig, commandant en chef du BEF opte, quant à lui, pour une grande offensive dans les Flandres. L'action préliminaire de cette dernière consiste alors à capturer la crête de Wytschaete (8 kilomètres de long et parfois 84 mètres d'altitude) Messines n'a qu'une colline et n'a pas de crête sur son territoire, Messines se trouve au point sud du crête. On pouvait ainsi réduire le saillant (autour de Wytschaete) au Sud d'Ypres. Cette tâche est confiée à la 2ème Armée du général Plumer, qui devra attaquer le 7 Juin 1917. En fait, l'attaque à Messines devait être le coup d'envoi de la troisième bataille d'Ypres.

_________

Le rôle des sapeurs
La crête de Messines est sous contrôle allemand depuis l'automne 1914. L'armée allemande a eu tout le temps requis pour aménager de bonnes défenses statiques, tout comme sur celle du Chemin des Dames. En conséquence, et pour éviter un nouveau bain de sang inutile, une longue préparation est nécessaire avant de lancer l'assaut. Les Britanniques ont alors recours à la vieille méthode des sapes dont le creusement a débuté, pour certaines d'entre elles, plus d'un an avant la bataille: 20 sapes ont ainsi été creusées par les soldats australiens entre la Cote 60 au nord et le village de Saint-Yves au Sud, certaines à plus de 30 mètres de profondeur, d'autres à 50 mètres derrière la première ligne allemande. Pendant leur dur travail, les mineurs étaient confrontés à de multiples dangers: manque d'air, éboulements, bombardements, sondages et contre-sapes allemandes. Ils devaient, de plus, camoufler la terre dégagée afin d'éviter que les reconnaissances aériennes ennemies ne suspectent l'existence d'une sape au vu des tas de débris. Et il y avait toute cette eau boueuse qu'il leur fallait pomper hors de ces tunnels. Le sol à creuser était composé d'argile bleue, et celle-ci devait être évacuée de nuit dans des sacs de sable et jetée dans de vieux trous d'obus remplis d'eau. Pas question de la jeter en tas, car les avions de reconnaissance allemands auraient aussitôt repéré l'endroit présumé des sapes.

_

Rendre une route carossable pour les explosifs – Creusage d'un tunnel de sape

Les fournaux de mines avaient plusieurs dizaines de mètres de diamètre. Pour miner les redoutes ennemies, les Britanniques utilisaient l'ammonal, un explosif bon marché composé d'un mélange de 65% de nitrate d'ammonium, de 17% de poudre d'aluminium, de 15% de TNT en granules, et de 3% de charbon de bois écrasé. Le nitrate a une fonction d'oxydant qui accélère la combustion explosive des trois autres ingrédients. Le mélange était scellé en sacs de 40 kg faits d'une toile fortement imperméabilisée. Ces sacs, transportés par wagons et camions, étaient déposés en tas dans le fourneau fraichement creusé et amorcés avec quelques bâtons de TNT. La vitesse de détonation est approximativement de 4400 mètres/seconde. L'ammonal a été utilisé pour la première fois en fourneau de mine durant l'explosion de la crête de Hawthorne durant la bataille de Beaumont-Hamel, dans le cadre des combats sur la Somme de 1916. De nos jours, l'ammonal est encore utilisé dans les exploitations minières à ciel ouvert.

_

Démonstration de l'explosion de 9 lbs d'ammonal – Sacs d'ammonal dans un fourneau de mine

Les sapeurs australiens étaient en Europe depuis le printemps 1916, et ils avaient creusés plusieurs fourneaux de mine dans les Flandres pour les soldats canadiens. Ils sont encadrés par des sous-officiers britanniques qui étaient eux-mêmes d'anciens mineurs de charbon. Les Australiens ont également apporté un équipement spécialisé pour faciliter leurs travaux: des instruments excavateurs ainsi que le "Wombat borer": une perceuse-fraiseuse capable de driller des cavités horizontales pour glisser des explosifs. Ils sont également munis de géotéléphones qui permettent l'écoute de l'activité souterraine et ainsi épier les efforts de contre-sape des Allemands. Ainsi, les sapeurs australiens terminent leurs tunnels aboutissant aux fourneaux de mine, entre Ypres et la région immédiate de Messines. La quantité totale de sacs d'ammonal voisine les 1,2 millions de livres. Si les mines éclatent comme prévu, ce sera l'explosion préméditée la plus puissante jamais produite par l'homme, avant Hiroshima.

La disposition des fourneaux de mine britanniques avant l'attaque

L'attaque

Le général Plumer avait disposé neuf divisions en première ligne et trois en réserve, il avait en outre ordonné une préparation d'artillerie épisodique de 17 jours précédant le jour Lorsque le pilonnage cesse, les Allemands qui avaient évacués leurs abris souterrains bien protégés à la faveur de la nuit reviennent réoccuper leurs tranchées malmenées et fumantes. Ils s'attendent à être attaqués par l'infanterie ennemie. Mais c'est un piège. Dans la nuit du 6 au 7, un violent orage éclate et, quand il cesse, 19 sapes (une seule sape avait été découverte par les Allemands) contenant 454 tonnes d'explosif sautent sous les positions allemandes: 934,000 lbs d'ammonal explosent... Un spectacle à la fois horrible et majestueux, aux dires des observateurs. Le bruit de l'explosion est effroyable et on raconte que le Premier ministre britannique Lloyd George, l'aurait entendu depuis son cabinet du 10 Downing Street. Le mini-tremblement de terre causé par la détonation a fait paniquer les Allemands à Lille, située à 20 kilomètres, durant le déjeuner. Ce n'est donc pas un hasard si Plumer déclare à son état-major la petite phrase marrante suivante avant la bataille: Gentlemen, we may not make history tomorrow, but we shall certainly change the geography... L'explostion pulvérise le terrain et souffle les soldats allemands de leurs tranchées. Le fourneau qui a soufflé la Côte 60 a créé un cratère de 80 mètres de diamètre. Le sol est jonché de corps, de morceaux de corps et d'agonisants affreusement mutilés. La ligne de tranchée allemande de St-Éloi est soufflé par un cratère de 55 mètres de diamètre. Celle de Kruisstraat disparait dans trois gros cratères. Les redoutes et bunkers sont cassés. Les blessés allemands hébétés ont les tympans crevés et titubent avec leurs vêtements déchirés pour se rendre rapidement aux Britanniques. Selon le QG du Kronprinz, l'explosion a tué à elle-seule environ 10,000 soldats allemands.

. _

Les défenses allemandes avant et après le pilonnage d'artillerie initial – L'explosion de la crête

Après les explosions, les Britanniques et les ANZAC (Australian and New Zealand Army Corps) passent à l'attaque et réussissent à coiffer le point sud de la crête rapidement . En deux heures seulement, certaines unités atteignent la deuxième ligne allemande et, à 7 heures, les villages de Messines et de Wytschaete (libéré par les soldats irlandais des 16ème et 36ème Ulster Division) tombent aux mains des Alliés. Les Brits commencent alors à descendre le versant est de la crête et l'artillerie est poussée en avant. En début d'après-midi, les tanks clopinent et les troupes en réserve entrent en action. Enfin à 15h10, les objectifs sont atteints, la crête est tenue, les Britanniques s'enterrent et réussissent à contenir les contre-attaques allemandes lancées dès le 8 Juin.

_

Ruines d'une redoute allemande – Les tranchées allemandes sont soufflées

Conséquences

Lors de la bataille, les Britanniques se permettent même de perdre 17,000 hommes contre 20,000 du côté allemand (dont 7500 prisonniers) — ce qui est surprenant compte tenu de la commotion créée par l'explosion des fourneaux de mines. La résolution avec laquelle les Allemands se resaisissent et contre-attaquent surprend Plumer. En outre, les Brits parviennent à capturer 65 canons, 94 mortiers et 300 mitrailleuses. Les soldats allemands sont plus combattifs que leurs officiers. Pour preuve, découragé, fatigué, le Kronprinz Rupprecht, responsable du front Ouest, s'attend à de nouvelles attaques et envisage de se retirer du plat-pays à l'ouest de Luys. Plumer souhaite lui aussi mener une telle campagne mais Douglas Haig et Hubert Gough refusent perdant ainsi l'initiative et surtout une occassion en or de repousser les troupes allemandes. Une belle occasion d'exploiter un succès local est encore une fois perdue au profit de l'incompétence conservatrice. Finalement le succès de Messines démontre que la surprise, des objectifs limités et tenables constituent la bonne tactique. Mais Haig ne retient pas les leçons de cette bataille et continue à lancer des offensives aussi meurtrières qu'inutiles. A court terme, la victoire est totale, rapide et constitue un signe d'encouragement pour l'Entente. La troisième bataille d'Ypres peut commencer.

_

Enfin une bonne nouvelle à publier – Les Britanniques occupent les positions dévastées

Sur les 25 fourneaux de mines, un a été découvert par les Allemands avant l'attaque et deux n'ont pas explosés. Les plans et croquis des travaux de sape sont égarés par les Britanniques dans la confusion opérationnelle de l'automne 1917. Les plans ne seront pas retrouvés avant plusieurs décades, ce qui a toujours été une hantise pour les habitants de cette région, surtout les agriculteurs. Un des deux fourneaux a explosé le 17 Juin 1955 durant un orage électrique, ce qui a causé une commotion mais aucune victime: sauf une vache laitière... Le dernier a été trouvé en 2001 sur la terre d'un agriculteur, à 200 mètres de sa maison. Un examen du fourneau a permis de récupérer de nombreux sacs d'ammonal encore en parfait état de conservation, mais ce dangereux site n'a pas été encore entièrement sécurisé par les artificiers belges.

_

Cet agriculteur a un fourneau de mine sous ses pieds – Un cratère encore visible aujourd'hui

_______________________

© Sites JPA, 2021