La guerre l'Est

La guerre menée par la Triplice l'Entente sur le front de l'Est prendra rapidement la forme d'un affrontement racial entre Germains et Slaves – Allemands et Austro-Hongrois d'un côté contre la Russie et ses alliés slaves en Europe orientale. D'autres peuples seront pris en étau entre les forces belligérantes: Tchèques, Polonais, Ukrainiens, Lithuaniens, Croates, et Juifs. Ces peuples n'auront aucun droit quant à leur destinée ni leur mot à dire dans le cadre de la conduite des opérations militaires des deux alliances. Nous savons que cette guerre va user les alliances jusqu'au seuil critique. L'Allemagne de Guillaume II aimerait bien continuer à garder son emprise sur le front de l'Ouest mais elle doit venir au secours de l'Autriche-Hongrie qui a bien du mal à combattre les Russes. Cependant, l'empire austro-hongrois commence déjà à se fissurer par les pressions nationalistes et la disette alimentaire. Qui plus est, les deux alliés ont des agendas différents. La frontière orientale de l'Allemagne voisine celle de la Russie le long des territoires polonais. Celle de l'Autriche-Hongrie touche à celle de la Serbie. Ces frontières entourent plusieurs pays neutres qui ne savent pas quel camp choisir. Initialement, l'entrée en guerre a donné aux nationalistes russes l'opportunité de présenter le conflit comme une action visant à sauver la Russie en diabolisant l'Allemagne: le temps est venu de casser la domination teutonique près de nos frontières, disent-ils. Néanmoins, de nombreux volontaires russes ne perçoivent pas la guerre d'une façon aussi épique car ils sont pétris par la peur de ne plus revoir leurs foyers. Le principal problème des belligérants sur le front de l'Est est d'ordre logistique. Il s'étale sur de grandes distances – de l'Oural jusqu'aux Alpes – ce qui cause d'énormes maux de tête pour le transport et le ravitaillement. Pourtant, en Août 1914, tout semble favoriser la Russie. Le 17, ses lanciers envahissent la Prusse-Orientale. Les unités de la 1ère Armée russe font preuve d'une mobilité et d'un dynamisme qui surprend les Allemands. Certaines d'entre elles commettent des brutalités contre la population civile souvent accusée "d'espionner" pour le compte de l'armée allemande. De nombreux habitants de la Prusse-Orientale et des territoires adjacents sont obligés de fuir. Dès le début des hostilités, la guerre à l'Est devient un conflit haineux: Italiens contre Croates et Slovènes; Russes contre Juifs; Polonais et Lithuaniens contre les Allemands et les Juifs - sans oublier les Russes contre les Allemands.

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Une arme nouvelle testée

En Janvier 1915, les Russes essaient de passer l'hiver du mieux qu'ils peuvent. Le village de Bonimov est un des nombreux lieux de cantonnements russes et devient l'endroit où les Allemands vont utiliser pour la première fois les gaz toxiques pour déloger leurs adversaires. Un de ses habitants, Franzis Vilinsky, a consigné la crainte des gaz dans son journal personnel: je grillais une cigarette à l'extérieur de la maison lorsque j'ai vu ce qui me semblait être un nuage de fumée. J'ai crié "au feu au feu" à mes proches et j'ai été incommodé par une odeur délétère, écrit-il. Le 31 Janvier 1915, les officiers russes constatent avec stupeur que des centaines d'hommes tombent mystérieusement à cause de ce nuage étrange; la bouche des victimes était couverte de mucosités. Leurs alter-ego allemands observent les résultats prometteurs depuis le clocher de l'église. L'artillerie allemande a déversé 18,000 obus asphyxiants sur les positions russes, sauf que les artilleurs ont mal calculé la direction du vent. Le froid a également réduit l'efficacité des molécules toxiques. En conséquence, le nombre de soldats ennemis tués a été moins important que prévu et les Russes ont gardé leurs positions. Cette attaque au gaz précède celle qui sera lancée trois mois plus tard à Ypres. Il est surprenant de constater que peu d'historiens ont enquêté ou étudié sur ce qui s'est passé à Bonimov.

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L'Autriche-Hongrie et ses petits voisins

La grande frousse initiale de François-Joseph a été la perte de la forteresse de Przemysl suite à un siège de 6 mois par l'armée russe. Les défenseurs sont affamés et environ 300 d'entre eux meurent quotidiennement, surtout de faim. Fait à noter, Przemysl est une sorte de microcosme de l'Empire austro-hongrois à cause de la composition hétérogène de sa population et de son armée. Les officiers publient leurs ordres du jours en 15 langues. De nombreux Autrichiens sympathisent avec les Russes à un point tel que la loyauté citoyenne n'était pas garantie – ce qui pose un gros problème en temps de guerre. De nombreux civils suspects sont arrêtés par l'armée austro-hongroise pour y être fusillés ou pendus. Dans un tel climat, la défense du fort de Przemysl devient impossible et les Austro-Hongrois se rendent aux Russes. Ces derniers constatent à la fois le caractère multiethnique irréconciliable des prisonniers ennemis et leur moral piteux. Les Russes font parader triomphalement les prisonniers de Przemysl dans les rues de Moscou. Un diplomate allemand écrit que la cause austro-hongroise a été irrémédiablement anéantie.

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Officiers russes à Przemysl – Prisonniers austro-hongrois à Przemysl

Pendant que les armées des deux alliances belligérantes se disputent, les petits voisins encore neutres regardent ce match sanglant en évaluant quel camp servirait le mieux leurs intérêts. Ces États ont des revendications territoriales et des disputes politiques à régler avec les deux grandes entités belligérantes. Ils sont courtisés par celles-ci et savent que tout alliance (circonstancielle) aura un prix. En Roumanie, la reine Marie désire que son pays devienne un allié de l'Entente. C'est une femme politique qui négocie dans l'ombre de son mari, le roi Ferdinand, l'accord qui va lier les intérêts roumains à ceux de l'Entente. Initialement, Marie a fait clairement savoir à son cousin russe, Nicolas II, que la Roumaine est prête à s'allier au plus offrant. Le gouvernement roumain étale ses conditions d'alliance: récupérer la Transylvanie, le Balat et la Bukovine. Dans une lettre au roi George V, Marie écrit que le nom de ces régions désirées apparaissent peut-être comme du Chinois pour vous, mais elles sont importantes pour notre économie. Quant au roi Ferdinand – d'origine prussienne – il préfére s'allier à la Triplice sauf qu'à partir d'Août 1916 il apprend que l'Entente accepte intégralement les revendications territoriales roumaines. Entretemps, à Rome, les Italiens se montrent très intéressés à se joindre à l'Entente. Bien que neutre en Août 1914, l'Italie du premier ministre Salandra déclare qu'elle doit afficher son égoisme sacré – ce qui signifie qu'elle s'alliera au camp le plus généreux. Très peu d'Italiens désirent entrer en guerre mais changent progressivement d'attitude lorsque l'Entente propose de lui donner une partie du territoire austro-hongrois, en particulier les terres dites "irrédentes" en Dalmatie. Salandra accepte l'offre de l'Entente sans trop bousculer son parlement. Néanmoins, accepter l'offre de l'Entente signifie entrer en guerre contre la Triplice sur le front le plus difficile sur le plan géographique: une ligne sinueuse de 375 milles de territoires montagneux. Un détail politique important à se souvenir: en 1915, l'Italie va entrer en guerre contre l'Autriche-Hongrie et non contre l'Allemagne.

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La reine Marie et le roi Ferdinand de Roumanie – Salandra

L'armée austro-hongroise a l'avantage stratégique d'occuper la majorité des hauteurs montagneuses en établissantdes défenses précoces contre les unités italiennes qui tiennent les vallées sinueuses. Les Austro-Hongrois peuvent non seulement apercevoir tous les mouvements des soldats italiens mais tenir le terrain avec moins d'hommes grâce à leur avantage géographique. Les Italiens seront obligés de traverser des rivières au débit rapide sous le feu ennemi et de grimper les flancs de montage pour déloger les Austro-Hongrois: une entreprise périlleuse en été et atroce en hiver (clip ci-bas). Les troupes alpines italiennes subissent régulièrement des feux croisés en traînant armes et nourriture dans des conditions difficiles. En Mai 1915, les Italiens prennent le village de Cortina mais sont ralentis de nouveau par des falaises montagneuses qu'ils doivent escarper avant d'essuyer de nouveau les tirs de leurs adversaires – c'est la "guerre verticale" où les Italiens doivent endurer autant le feu ennemi que la neige, la glace et les éboulis de rochers. Leurs adversaires austro-hongrois se battent bien et avec une ténacité que l'on ne retrouve nulle part allieurs dans leur rangs sur le front de l'Est. Sur le plan tactique, il faut en moyenne trois attaquants (ou plus) pour déloger un défenseur, ce qui signifie que les Austro-Hongrois ont l'avantage, tel que l'écrit un colonel dans son journal: bien perchés et abrités en hauteurs, nous leur lançons des grenades sur leurs têtes pendant qu'ils grimpent les parois humides. Des gris et gémissements succèdent aux fracas des explosions. Cela fut suffisant pour que les Italiens n'utilisent plus leur artillerie durant une journée. Cela suppose que nous avons été chanceux, écrit-il. Cependant, les Italiens parviennent à progresser en altitude à plusieurs endroits, souvent à plus de 4500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Des flancs de montagne sont rapidement occupés et les belligérants se terrent dans des niches (image ci-bas) qui se font souvent face et tiendront ces positions durant plus de deux ans. Ce sera l'équivalent alpin de la guerre des tranchées sur le front de l'Ouest.

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Soldats italiens à flanc de montage en hiver – Signaleurs austro-hongrois en montagne

Chaque niche aménagée dans le roc peut contenir jusqu'à 15 soldats avec leur nourriture et équipement. Les soldats se surveillent sur des quarts de 12 heures; ils creusent souvent des tunnels pour essayer de neutraliser une position ennemie ou dynamiter un groupe de niche en établissant une sape sous un buton fortifié. Le son du marteau-piqueur est tout aussi redouté que celui de l'artillerie. Contrairement au front de l'Ouest, les unités belligérantes du front de l'Est ne bénéficient pas d'une relève de troupes fraîches. Certaines peuvent rester en ligne jusqu'à cinq mois – d'où l'épuisement physique et moral des combattants exposés au froid et à la pluie. Les avalanches provoquées par les tirs d'artillerie sont un autre moyen pour indisposer l'adversaire. Certaines peuvent même tuer plusieurs centaines de soldats soudain ensevelis dans leurs niches ou balayés de leurs cabanons et tentes. Sur l'Izonso, le terrain est un peu moins escarpé mais les Italiens ne parviennent pas à déloger les Austro-Hongrois: les 11 batailles sur l'Izonso feront perdre 123,000 Italiens tués et plus de 240,000 blessés et/ou prisonniers jusqu'en 1917. Qui plus est, l'Italie déclare la guerre à l'Allemagne en Août 1916. Les pertes austro-hongroises dans ce secteur seront également importantes. L'armée italienne ne parvient pas à capturer un autre objectif stratégique: le port de Trieste. Dans les tranchées qui se voisinent de quelques dizaines de mètres, les soldats s'échangent des politesses à coups de mortier et de grenades. Récupérer les blessés est une entreprise encore plus hasardeuse que sur les autres fronts à cause du relief et de la possibilité que les brancardiers se fassent embusquer ou qu'ils trébuchent dans des crevasses étroites.

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Des Italiens attaquent – Austro-Hongrois dans un réduit montagneux

Russes et Juifs

La menace russe contre l'Autriche-Hongrie aura pour conséquence d'acheminer des renforts allemands à l'Est pour dépêtrer l'Autriche-Hongrie de ses problèmes. De nombreuses divisions sont transférées à l'Est et, sous le commandement de généraux comme Von Mackensen, vont refouler les unités russes de Gorlice et de Tarnow et, de ce fait, sauver l'Autriche-Hongrie. Les deux alliés de la Triplice combattent désormais côte à côte. Le moral austro-hongrois est ragaillardi par l'arrivée des renforts allemands. Les forces russes sous-équipées ne peuvent pas tenir le terrain et une retraite générale est ordonnée vers l'Est pour éviter la catastrophe. Elles appliquent une politique de la terre brûlée pour indisposer les forces de la Triplice à leurs talons. Les Russes forcent les habitants des villages qu'ils rencontrent de partir avec eux. Cette retraite démoralisante amène les Russes à chercher un bouc-émissaire à leurs malheurs: ce sont les Juifs qui vont en payer le prix. Au sein de l'Empire russe, les Juifs ont été regardés de haut par les populations slaves à cause de leur religion et de leur langue – le yiddish – qui les rendent suspects: ils sont même accusés d'être des espions pour le compte de la Triplice. Déjà ostracisés et réprimés suite aux pogroms d'avant-guerre, les Juifs de l'Est sont déportés par les Russes en 1915 vers des lieux dits "temporaires" pour la durée du conflit. Malgré cette politique répressive, plus de 600,000 Juifs servent dans l'armée du tsar. Cependant, leur service n'est pas reconnu par les officiers russes qui les considèrent comme des sous-hommes. A Przemysl durant l'occupation russe de l'hiver 1915, le tiers de la population de cette ville était juive. Les Russes les chassent de leurs foyers pour dormir dans leur lits; ils ridiculisent les rabbins et leur coupent la barbe. Un règlement russe leur interdit le commerce et la vente au détail. Les cavaliers cosaques les fouettent à partir de leur destrier. En fait, il s'est avéré impossible de comptabiliser le nombre de Juifs tués sur le front de l'Est durant la Première Guerre mondiale. Les historiens s'accordent sur le chiffre provisoire de 400,000 victimes présumées.

Allemands et Juifs

Le mauvais traitement infligé par les Russes aux Juifs d'Europe orientale amène ces derniers à rechercher la protection des Allemands. Les Juifs polonais acceuillent les Allemands en libérateurs à l'automne 1915 et admirent les officiers allemands dont plusieurs sont d'origine juive. Une opportunité politique se dessine pour Guillaume II. L'Allemagne désire l'appui des Juifs pour libérer l'Europe orientale de la présence russe. De nombreux Juifs allemands affichent leur patriotisme en s'enrôlant dans l'armée allemande: 100,000 d'entre eux porteront les armes pour le Kaiser. L'armée leur permet de célébrer des activités religieuses comme la hanoukka. Environ 12,000 d'entre eux vont mourir durant la guerre mais 20,000 autres – y compris des officiers – seront décorés pour bravoure au feu. Ils sont bien considérés par leurs concitoyens en Allemagne. Malgré le fait que les Juifs sont tolérés dans l'armée allemande, de nombreux soldats allemands les méprisent, si bien que la cohabitation entre Juifs et non-Juifs en uniforme sera difficile dans plusieurs unités. Entretemps, certaines populations allemandes qui ont été chassées de Prusse-Orientale par l'offensive russe de 1914 retournent chez elles – parmi eux, des familles juives que les autorités allemandes vont reloger dans leurs villages mais aussi dans l'Ouest du territoire polonais, au grand dam de ces derniers. L'armée allemande force les Polonais à quitter leurs villages afin d'y reloger leurs Juifs alémaniques, ce qui irrite de nombreux villageois: Les Allemands ramènent chez nous des Juifs allemands de Prusse-Orientale en nous forçant d'évacuer nos maisons sans moyens de transports tandis que ces Juifs, eux, disposent de charrettes pour transporter leurs effets, grogne un Polonais outré. Peu à peu, les Juifs allemands deviennent des intermédiaires efficaces lors de litiges immobiliers et mobiliers entre ces derniers et les Polonais et Lithuaniens. Cette collaboration entre Juifs alémaniques et soldats allemands va attiser des tensions avec les Polonais.

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Des Juifs allemands relogés en Pologne – Des soldats juifs allemands célébrant la hanoukka

Allemands et Polonais

Entretemps, l'offensive allemande à l'Est se poursuit durant tout l'été 1915 et sera la plus grande victoire militaire de la Triplice durant la Première Guerre mondiale: la Lithuanie, Lettonie, une partie de la Biélorussie et de l'Ukraine sont conquises. Les nombreux prisonniers russes sont utilisés pour rejauger les voies ferrées au standard européen. Les Allemands savent que la logistique demeure le principal problème d'une armée conquérante. Guillaume II est favorable à l'émancipation d'une Pologne autonome sous patronage allemand. Selon lui, la présence allemande apportera non seulement de la nourriture aux soldats mais aussi aux populations éprouvées; elle symbolise également la présence d'une civilisation dite "évoluée" dans cette Europe orientale jugée arriérée. Les actualités cinématographiques allemandes se plaisent à montrer des images de Polonais affamés nourris par des soldats allemands bienveillants. Mais pour ces populations d'Europe orientale, les routes réparées et les nouveaux chemins de fer ne servent pas à apporter la civilisation mais plutôt à rafler un tribut matériel jugé indispensable à l'économie de guerre allemande. De nombreux lots boisés privés ont été bûchés sans permission; des quantités de céréales sont confisquées sans compensation par les administrateurs militaires allemands. Les mesures sont présentées aux Polonais et Lithuaniens comme une "contribution victorieuse" contre l'Empire russe. Pis encore, les Allemands vont également rafler des chômeurs et des populations itinérantes pour les forcer à travailler gratuitement en Allemagne. La Croix rouge américaine en Pologne informe l'Entente de cette politique cruelle. Les Ukrainiens et les Polonais constatent que les Allemands – qui méprisent les Slaves – ne sont pas intéressés à les nourrir mais plutôt à utiliser leur force de travail; ils s'empressent de les "cataloguer" via l'émission de 2 millions de cartes d'identité photographique. Cette politique pousse des milliers de Polonais à fuir vers l'Est pour échapper aux Allemands. Les kommandanturs lancent des campagnes de vaccination massive pour nettoyer la "peste slave" de maladies. En Octobre 1915, toutes les accès aux gares d'Europe orientale sous administration allemande possède des unités mobiles pour désinfecter à la vapeur savonnée les vêtements et les couvertures des civils qui utilisent leur train. Ainsi, les gens destinés aux travaux forcés en Allemagne doivent se dévêtir et "passer à la vapeur" avant de franchir la frontière allemande (ci-bas à droite).

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Réfugiés polonais fuyant le travail obligatoire – Les travailleurs slaves conscrits doivent être désinfectés

La Triplice tape la Serbie

Au début de l'hiver 1916, cette rivalité germano-slave atteint son zénith lorsque les forces de la Triplice se déploient vers le sud pour régler le sort de la Serbie. Les Austro-Hongrois veulent infliger une bonne fois pour toutes le coup de massue requis pour venger l'assassinat de François-Ferdinand et de sécuriser les Balkans à leur avantage. Grace au nouvel allié bulgare, la Triplice pourra vaincre la Serbie avec la promesse de céder à la Bulgarie le morceau de territoire serbe qu'elle convoite. Le but de ma vie est la destruction de la Serbie, affirme le roi Ferdinand. L'offensive de la Triplice contre la Serbie avait déjà débutée en Octobre 1915 et elle prend Belgrade après deux jours de combat. L'armée bulgare entre en Serbie par le sud-est et écrase facilement les unités serbes qui lui résistent. La seule planche de salut pour les Serbes est de fuir vers la mer via l'Albanie à travers des routes montagneuses dangereuses, car la neige est déjà au sol. L'armée serbe parvient à échapper à ses poursuivants, en compagnie dd'un grand nombre de civils serbes. Les photographes étrangers ont l'impression que c'est toute la Serbie qui prend la route de l'exil. Beaucoup de réfugiés meurent du froid et de sous-alimentation. Le gouvernement serbe est confronté à deux options: se rendre ou se battre. Le 24 Novembre 1915, le roi Pierre II et ses ministres refusent la reddition. Environ 300,000 personnes vont emprunter des pistes montagneuses par un froid glacial et humide. Pour le soldat Steva Stevanovic, cette retraite prend l'allure d'une agonie annoncée: plus nous marchons, plus nous nous enfonçons. C'est une procession funéraire qui illustre exactement l'état d'esprit de la Serbie – le chacun pour soi, écrit-il (clip ci-bas). Les pertes humaines sont estimées à 200,000 personnes. Les survivants de cette épreuve sont embarqués vers l'île de Corfou, y compris le roi Pierre (ci-contre) qui se traîne sur un char à boeufs. L'armée serbe cesse d'être une entité combattive car son taux de mortalité a été proportionnellement le plus important de tous les belligérants de la Première Guerre mondiale. Soldats et civils subissent les affres de la faim car les rations apportées par la Royal Navy sont insuffisantes. La Serbie est non seulement vaincue mais complètement démoralisée.

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Soldats serbes évacuant Bitola – La retraite serbe vers l'Albanie a été tragique

L'Entente dans les Balkans

Suite aux succès de la Triplice dans les Balkans, à la défaite alliée aux Dardanelles et à la retraite russe de Galicie, l'Entente constate qu'elle perd sur tous les tableaux. Du côté de la Triplice, le caractère illimité de la retraite russe fait craindre à Falkenhayn que ses troupes se diluent dans l'immensité de la plaine russe il lui faut chercher la décision ailleurs. Hindenburg n'était pas de cet avis, d'autant plus qu'il croit que Falkenhayn était jaloux de ses succès et ainsi de le priver de se lancer à la poursuite de l'armée tsariste en forçant la Russie à capituler. Quant à l'austro-hongrois Von Hotzendorf, ce dernier partage la même idée que Falkenhayn: frapper le point faible de l'Entente, c'est-à-dire vaincre l'Italie et terminer la conquête des Balkans. Fait à noter, la Bulgarie avait fait cause commune avec Vienne et Berlin. La Grèce se sentait menacée d'invasion imminente, surtout depuis la déroute de l'armée serbe. La Grèce n'avait d'autre choix que de faire certains préparatifs militaires.

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Soldats grecs en 1915 – Grecs exécutés par les Bulgares en Macédoine

fait débarquer des effectifs dans le port grec de Salonique (Thessalonique). La raison invoquée est que la Grèce vit mal sa précarité depuis le début du conflit. Ainsi, une présence alliée à Salonique serait un bon moyen pour dissuader la Triplice d'occuper la totalité des pays balkaniques ainsi que de protéger les ressources pétrolières roumaines. Sur le plan politique, cette initiative est un test pour le nouveau premier ministre français Aristide Briand. L'affaire commence mal: les Franco-Anglais bousculent indûment le gouvernement grec en oubliant que la classe politique grecque est divisée sur leurs préférences géopolitiques. Le roi Constantin est pro-Triplice tandis que le premier ministre Venizélos est pro-Entente. Néanmoins, le roi et l'armée grecque refusent d'entrer en guerre tant que la Bulgarie ne lui déclare pas la guerre. Lorsque celle-ci envahit la Macédoine en déportant ou fusillant de nombreux ressortissants grecs (image ci-haut), l'Entente déclare publiquement sa sympathie au roi Constantin en débarquant des troupes à Salonique, ce qui place le gouvernement Vénizélos dans une position inconfortable.

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Le débarquement à Salonique – La Grèce mise sous pression

En Octobre 1915, 65,000 Français et 15,000 Britanniques débarquent à Salonique en violation de la neutralité grecque qui se voit prise en sandwich entre la Bulgarie et la Turquie. Salonique devient également un centre de recrutement pour l'armée française d'Orient, avec succès: 230,000 volontaires sous-expérimentés de plusieurs nationalités s'y ajouteront en 14 mois parmi eux, de nombreux soldats serbes réfugiés à Corfou. Le contingent allié est commandé par le général Sarrail mais son action offensive est limitée par le manque de soutien logistique, le départ d'une bonne partie des Britanniques pour l'Égypte et, surtout, par les maladies infectieuses qui l'empêche de pousser vers le nord: la moitié de mon armée est dans les hôpitaux, grogne Sarrail. Après deux années d’hésitations dues aux difficultés politiques et diplomatiques qui risquaient d’en découler, l'Entente exige l’abdication du roi Constantin en faveur de son fils, Alexandre. Venizelos est appelé au gouvernement qui se rallie alors aux Alliés et déclare la guerre a la Triplice le 3 Juillet 1917, apportant l’année suivante le concours d’une dizaine de divisions d’infanterie. Coordonner efficacement l'action de ce contingent hétéroclite sera exigeant pour Sarrail.

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Le général Sarrail à Salonique – Soldats bulgares à Monastir

En Mai 1916, Sarrail envoie ses troupes pour attaquer la ville de Monastir en Macédoine. Les combats sont brefs et pas concluants car les Bulgares en profitent pour avahir le nord de la Grèce, ce qui oblige les troupes de Sarrail à mener des combats statiques dans la vallée du Vardar. Sarrail doit non seulement combattre les Bulgares sur le front mais aussi gérer à distance les chicanes politiques à Athènes entre royalistes et républicains. Pour éviter d'avoir un second ennemi dans le dos, Sarrail fait occuper Athènes le 2 Décembre 1916. Entretemps, la Roumanie est ravie du succès de l'offensive Broussilov contre la Triplice et croit que son heure est venue de faire le bon choix géopolitique: elle se joint à l'Entente le 28 Août 1916. Sarrail est ravi par la contribution de la petite armée roumaine qui a un bon niveau d'entraînement. Cependant, les renforts roumains n'auront pas l'effet escompté. D’une part, l'intervention est trop tardive. D’autre part, les Alliés espéraient coordonner la participation de l’armée roumaine à une offensive des troupes de Salonique contre la Bulgarie mais les Roumains concentrent leur action au nord, en direction de la Transylvanie, pour être protégés par les Russes. C'est un mauvais choix stratégique. En dépit du fait que leurs premières offensives sont victorieuses, les Roumains sont rapidement pris en tenailles entre les troupes austro-allemandes du général Falkenhayn au nord et les troupes bulgares et turques commandées par le général Mackensen au sud. Environ 20 divisions roumaines sont encerclées dans la plaine de Valachie et pilonnées par l'artillerie: 33,000 tués. Les Roumains font désespérément appel à Sarrail mais en vain. Bucarest tombe le Décembre et, à la mi-Janvier 1917, le pays est entièrement conquis. La Triplice dispose désormais d’une importante production de céréales ainsi que des champs de pétrole et de gaz, soulageant les effets du blocus de l'Entente. Seul prix de consolation: Sarrail réussit à prendre Monastir en Novembre 1916.

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Les généraux Guillaumat et Franchet-d'Esperay – Assaut allemand repoussé durant la bataille de Marasesti

Reprendre l'initiative stratégique dans les Balkans ne sera pas une mince affaire. Les forces de l'Entente doivent se réorganiser, se rééquiper et s'entraîner pour la reconquête. Sarrail, épuisé, cède son commandement au général Guillaumat. En Décembre 1917, ce dernier établit un état-major combiné pour unifier les opérations à mener mais Guillaumat doit oublier la contribution russe à cause de la capitulation de la Russie à Brest-Litovsk. L'Italie, qui a connu une succession de revers sur le front de l'Isonzo, reste à la traîne dans l'envoi d'effectifs dans les Balkans. Les unités roumaines qui ont échappées à l'encerclement sont prises en charge par l'armée française: rééquipées et remises à niveau avec de l'équipement français et russe, elles sont fortement motivées à en découdre. En Avril 1918, les Roumains infligent une défaite importante à l'armée allemande à Marasesti (clip ci-haut). La Roumanie est débarassée de la Triplice dès Mai 1918. Pour le reste, la seule opportunité stratégique qui se présente à Guillaumat demeure le retrait des divisions austro-hongroises des Balkans, ce qui laisse les Bulgares sans un appui fiable. La Bulgarie reste donc le principal adversaire. Le général Guillaumat prépare ses plans mais il est rappelé par Clemenceau pour prendre le commandement de Paris, à nouveau menacé par l’avance des armées allemandes en Mai–Juin 1918. Le général Franchet d’Esperey, son successeur, arrive le 18 Juin 1918 à Salonique. Le 15 Septembre, l’armée d’Orient passe à l’offensive dans deux directions: l’action principale au centre (forces serbes et françaises) en direction de Belgrade, via les monts Dobro vers Usküb (aujourd’hui Skopje) pour couper en deux les armées bulgares, et une action secondaire (forces britanniques et grecques) à l’est vers la Bulgarie en direction de la vallée du Vardar et du lac Doiran (ci-contre). Les divisions serbes progressent à une vitesse remarquable, appuyées par des unités grecques et françaises. Parmi ces unités françaises, un raid devenu célèbre est accompli par la brigade à cheval des chasseurs d’Afrique du général Jouinnot-Gambetta qui traverse 70 kilomètres de montagnes à près de 2000 mètres d’altitude, sans routes ni cartes ni fantassins et batteries de 75 pour l’appuyer. Les cavaliers foncent en direction d’Usküb, capitale de la Macédoine, qu’ils prennent par surprise le 29 Septembre. Cet épisode constitue la dernière charge de l’histoire de la cavalerie française.

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Soldats serbes avec casques français – L'armée serbe entre à Zagreb

La coopération franco-serbe sur le champ de bataille est très bonne et nourrit une amitié entre les deux peuples qui survivra jusqu'au début des années 1990... Durant les opérations, le front bulgare est brisé et un armistice (le premier de la guerre) est signé avec la Bulgarie le soir même. Le général Franchet d’Esperey – qui inspecte ci-contre une unité de l'armée grecque – poursuit vers le nord, franchit le Danube et marche sur Bucarest, ouvrant la route vers l’Autriche, quand l’armistice du 11 novembre met fin aux combats. Hindenburg reconnaîtra que la rupture du front balkanique a précipité la défaite de la Triplice via la capitulation successive de la Bulgarie (29 Sept), de l'Empire ottoman (30 Oct), de l'Autriche (3 Nov) et de la Hongrie (13 Nov).

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La Russie en difficultés

Il y a eu le désastre de Tannenberg en Septembre 1914 suivi de celui de la forêt d'Augustow durant l'hiver 1915. Malgré la bonne performance de l'armée russe contre les Austro-Hongrois en Galicie, la Stavka a été contrainte de battre en retraite suite à la contre-offensive de renforts allemands commandés par le général Mackensen (voir opérations de 1915). Le portrait de la Russie ressemble à celui de son armée: une entité battue, démoralisée et sans moyens de modifier le statu-quo sur le front de l'Est. Les Russes ont établi une grande ligne défensive à l'Est de Riga et la tiendront jusqu'à l'automne 1916. Dès le début du conflit, le pouvoir tsariste essaie d'en dire le moins possible à sa population. La Stavka (Haut-commandement russe) minimise les deux premières grandes défaites pré-citées en les présentant comme des mouvements stratégiques nécessaires et ne dit mot sur les carences matérielles des unités russes. Pour éviter tout débordement politique, le tsar Nicolas II renvoie le Parlement (Douma), ce qui veut dire que non seulement la population russe ne sait pas ce qui se passe vraiment au front mais elle ne peux s'exprimer pour faire valoir ses doléances par le biais de ses représentants. Le pouvoir se coupe de ses citoyens. La population devient inquiète. Les grandes villes russes souffraient déjà de restrictions alimentaires avant même le début du conflit et l'état de guerre va accroitre d'avantage le mécontentement populaire – le prix du sang payé par les soldats peu entraînés est élevé.

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Hiver 1917-18: Russes et Allemands fraternisent – Combats de rue à Riga

L'offensive menée par Broussilov en 1916 a permis d'infliger une défaite majeure à l'armée austro-hongroise, mais avec des pertes énormes: 438,000 tués – une victoire à la Pyrrus. En conséquence, les nouvelles levées en masse de recrues russes seront plutôt passives et le désabusement est palpable chez la plupart des conscrits. Lorsque le tsar abdique en Mars 1917, les unités russes refusent de réprimer les manifestations et laissent temporairement le gouvernement provisioire de Kérensky diriger le pays en espérant qu'il ne les exposeront pas inutilement au feu de l'ennemi. Les soldats sont au bout du rouleau (ci-contre). A St-Petersbourg, Kérensky fait quelques réformes superficielles et essaie de respecter les engagement de la Russie à l'égard de l'Entente. Il est pressuré régulièrement par les émissaires français, britanniques et américains pour que la Russie demeure en guerre. En Juillet 1917, l'armée russe lance une petite offensive destinée à briser le front allemand: elle échoue, car les Allemands parviennent à stopper les unités frontales ennemies; qui plus est, de nombreuses autres unités refusent de monter en ligne. Le 19 Juillet, la Triplice lance sa dernière offensive commune sur le front de l'Est et parvient à réoccuper la totalité de la Galicie. C'est la fin de l'armée russe comme entité organisée: les unités se dispersent, désertent; des officiers sont tués par leurs hommes, etc. En Août 1917, les unités russes encore valides sont incapables de s'opposer à la progression allemandes dans les pays baltes, ce qui aboutit à la prise de Riga, le 5 Septembre. Un mois plus tard, le coup d'État bolchévique renverse Kérensky. Lénine a assez d'allant pour limoger le général Dukhonine qui est le patron de la Stavka, afin d'entamer une demande d'armistice avec la Triplice. L'armistice initial est signé le 15 Décembre. Le 3 Mars 1918, la Russie capitule devant l'Allemagne dans la petite ville de Brest-Litovsk: les soldats russes et allemands peuvent désormais fraterniser (clip ci-haut). L'Entente perd un allié majeur. Le nouveau régime soviétique, bien que très fragile, est diabolisé par les Occidentaux.

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Conclusion

Au début de 1917, avec les Balkans aux mains de la Triplice et une Russie qui s'est retirée du conflit, il ne fait aucun doute que la Triplice les opérations sur le front de l'Est. Le spectacle des prisonniers russes marchant dans les rues des villes d'Europe orientale vers les camps d'internement traduit cette réalité sur le terrain. Le haut-commandement allemand ne sait plus quoi faire d'eux. Un administrateur allemand a même suggéré que 90,000 d'entre eux soient évacués sur une île déserte en Mer Baltique et affamés sur place Une proposition qui restera sans suite. Durant l'été 1916, les états-majors allemands et austro-hongrois se réunissent au Tyrol pour causer stratégie. Guillaume II est présent mais les poignées de main chaleureuses entre le Kaiser et l'état-major viennois se cache des rancoeurs exprimées par le ministre de la Défense, l'archiduc Frédéric, envers les généraux allemands. La guerre à l'Est a mis à jour les divergences entre les deux alliés sans les rapprocher en temps de guerre. Guillaume II lui dit que l'Empire des Habsbourg est devenu une ruine et que sa seule condition de survie est de se rattacher au Reich allemand. L'archiduc Frédéric lui rétorque que l'Allemagne est devenue très arrogante et affiche des ambitions bien au-delà de ses moyens; il croit même que l'Allemagne est devenue au fil du temps notre ennemi secret... Cet état de fait a tellement ébranlé le gouvernement austro-hongrois que ce dernier prend l'initiative d'envoyer des émissaires auprès des pays de l'Entente pour explorer de nouvelles avenues diplomatiques. Cependant, l'Autriche-Hongroie n'est pas en mesure de s'écarter de son voisin allemand. De facto, ce sera la durée des alliances qui permet la poursuite de la guerre sur tous les fronts.

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