Le Bois de Belleau

La date du 6 Juin ne commémore pas seulement le débarquement allié en Normandie dnrant la Seconde Guerre mondiale, mais également la victoire américaine au Bois de Belleau. Comparées aux boucheries de Verdun, de la Somme, de Passchendaele, et même de l'offensive allemande du printemps 1918, la bataille du Bois de Belleau a été un épisode mineur de la Première Guerre mondiale. Mais, n'allez pas dire cela aux Américains, car il leur ego en serait meurtri. Cette bataille a été livrée à la fin de l'offensive Ludendorff sur un petit plateau boisé situé près de la Marne. En fait, les renforts américains de l'US Army avaient déjà commencé à entrer en ligne en Mai 1917, aux côtés des troupes françaises à Cantigny et à Château-Thierry. La particularité de l'épisode du Bois de Belleau, c'est qu'il s'agit d'une bataille menée et gagnée non pas par des soldats mais par les fusiliers-marins (ou USMC). En soi, il s'agit d'un thème tactique très simple: les Allemands ont occupé un boisé dans lequel ils ont aménagés des tranchées et pillboxes. La mission des Marines US est de les déloger de cet endroit, non sans auparavant les avoir copieusement pilonnés.

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Après les deux premières victoires américaines à Cantigny et Château-Thierry, deux divisions de l'US Army (la 2ème et 3ème) accompagnées de la 4ème Brigade de l'USMC ainsi que d'unités françaises, progressent en terrain semi-découvert en direction de la Marne et du Bois de Belleau. Le 2 Juin, ces unités subissent quelques tirs épars de mortiers allemands provenant du bois. La brigade (formée de deux régiments de fusiliers-marins) et commandée par le général Harbord continue d'avancer jusqu'au moment ou ses éléments de tête subissent un feu nourri de mitrailleuses ennemies. Les morts commencent à tomber. Durant ce capharnaum, les Français crient aux Marines de se planquer puis de se replier; mais un capitaine américain, Lloyd Williams leur crie à son tour une phrase machiste de circonstance: Retreat, hell. We just got here... Les Américains constatent qu'ils devront casser cette "noix" mais, cette fois, en évitant de subir des pertes importantes.

La carte du secteur

Les Américains commencent par sécuriser le périmètre en délogeant les "observateurs" allemand de deux collines avoisinantes: les côtes 142 et 204, situées respectivement près des villages de Lucy-le-Bocage et de Vaux, privant ainsi l'ennemi de ses yeux sur la plaine environnant le bois ainsi que sur le village de Boureaches. Les artilleurs se positionnent et cannonnent littéralement la colline boisée avec des obus explosifs et au gaz. Les défenseurs allemands perdent de nombreux hommes mais, à la grande surprise des Marines, ils repoussent un deuxième assaut par des feux croisés de mitrailleuses et de mortiers de tranchée à moyenne portée. Aux dires des Américains, ces Allemands sont encore plus coriaces qu'ils ne le croyaient.

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Les artilleurs américains se préparent à entrer en action – Présentation de la bataille

Les assaillants se planquent au sol pour éviter les grêles meurtrières, mais ils avancent lentement en rampant à la lisière du bois sous la fumée et la mitraille. L'adjudant Dan Daly ordonne à ses hommes de mettre bailonnette au canon et crie une invitation aux Allemands: Come on, you sons of bitches, do you want to live forever? Mais les Allemands sont tout prêts et lui balancent plusieurs grenades, tuant une quarantaine de Marines tapis au sol. Les Français qui observent ce tragique spectacle constatent que leurs alliés américains utilisent les mêmes tactiques qui se sont avérées désastreuses en 1915-16. La méthode américaine enseignée était de charger, de poser, puis de charger de nouveau avant de pauser – afin de permettre d'évaluer la progression. L'ennui de cette tactique, c'est qu'elle est parfaitement prévisible et elle donne à l'ennemi le temps nécessaire pour régler ses armes et de bloquer un assaut subséquent. Les Marines attaquent en vagues linéaires de 4 lignes de profondeur, tout comme les Brits dans la Flandres et sur la Somme, et avec les mêmes résultats: Men fell like flies, rugit un jeune lieutenant. Des compagnies de 250 hommes se faisaient niveler en ne laissant que 60 survivants presque tous blessés, et souvent commandés par des sergents... Les Marines comprennent rapidement la leçon et entreprennent un assaut plus prudent mais tout aussi résolu, et fortement appuyé par le "heavy metal".

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La Côte 204 est sécurisée — Les lanceurs de grenades allemands sont prêts

Les Marines s'approchent du bois et la distance diminue entre attaquants et défenseurs. Selon les commentaires recueillis par les vétérans, le Bois de Belleau était une colline à la fois boisée et rocheuse. Chaque tumulus cache soit un trou individuel ou des nids de mitrailleuses. Les pilonnages d'artillerie avaient dévasté l'endroit, mais les aménagements défensifs étaient peu touchés. Les distances devenaient parfois trop courtes pour utiliser sécuritairement l'artillerie et même les grenades. Faute d'armes automatiques portatives – comme le fusil-mitrailleur Chauchat français –, les deux seuls moyens de déloger les Allemands étaient la bailonnette et le pistolet. Lorsqu'une position ennemie était identifiée au milieu de la fumée, les hommes guettaient le cri d'attaque de leur sergent. Lorsqu'ils entendent "E-e-e-e-e y-a-a-hh-h yip!", ils foncent vers elle pour la réduire. Malgré les tirs de mitrailleuses, les positions allemandes tombent l'une après l'autre, dans une mêlée confuse de corps-à-corps sanglants – une véritable charge banzai avant la lettre...

L'attaque d'une position à la bailonnette

Beaucoup d'hommes tombent dans les deux camps. Les blessés gisent partout sans pouvoir les évacuer. Des Marines et des Allemands ont été tués uniquement par les bailonnettes. D'autres ont combattu au pistolet, souvent à courte portée; les deux belligérants appréciant les propriétés défensives du Colt 1911 et du Luger P-08. N'empêche, La coordination de la bataille devient presque impossible aux yeux des officiers français et américains, car la mêlée était devenue incontrôlable. En dépit de cette ruée américaine, les Allemands encore valides qui n'ont pas fui ou été tués n'entendent pas à être délogés: ils repoussent les Marines dans une partie du bois par une charge à la bailonnette... Le 6, les Américains à demi-refoulés occupent les tranchées conquises la veille et repoussent leurs ennemis avec des mitrailleuses, et même de petits canons portatifs de 37mm qui vont se révéler dévastateurs. Puis c'est au tour des Marines de courir sus aux Allemands avec leurs bailonnettes au canon...

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Du "cold steel" pour cet Allemand – Marines subissant une contre-attaque

Dans la soirée du 6, les Allemands se replient du Bois de Belleau ainsi que du village de Boureaches et traversent sur la rive nord de la Marne à la faveur de la nuit. Ceux qui ne courent pas assez vite se font rattrapper par les Français et faits prisonniers. Le dernier carré de défenseurs a été tué vers 18H00, et les Marines épuisés peuvent savourer leur premier gain dans cette guerre. C'est durant cette bataille que les Marines ont reçu le surnom allemand de "teufelschunde" — ou "chiens endiablés" — à cause de leur férocité dans les combats rapprochés, ainsi que par la précision de leur tir. Les Allemands ne réoccuperont plus cette région.

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Marines maniant un canon portatif Hotchkiss – Un cimetière improvisé dans un bois dévasté

Le bilan

Le GQG allié de Paris salue cette victoire américaine. Après cette bataille, le gouvernement français rebaptise cette colline boisée du nom de "Bois de la Brigade de Marine" en reconnaissance de la ténacité des Marines américains au combat. Le maréchal Foch décerne la Croix de Guerre à la 4ème Brigade US. Les journaux parisiens font état de cette petite bataille, au grand plaisir du général Pershing qui affirme que: The Battle of Belleau Wood was for the U.S. the biggest battle since Appomattox and the most considerable engagement American troops had ever had with a foreign enemy. C'est bon pour l'ego de l'USMC... Les Alliés sont surpris du peu de pertes humaines durant cette bataille: 1811 tués et 7966 blessés chez les Marines. Les pertes allemandes n'ont pas été chiffrées, mais 1600 Allemands ont été faits prisonniers par les Français et les Américains. Comparées aux pertes alliées subies durant l'offensive allemande du printemps, pour ne rien dire des boucheries de 1916-17, c'est une véritable aubaine en vies humaines. Qui plus est, 40 kilomètres carrés de terrain ont été récupérés par ce faible prix du sang.

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Le monument comémoratif – Une comémoration de la bataille

En 1923, un monument comémorant la bataille a été érigé sur la colline conquise, et inauguré par le major-général James Harbord. Bien que ce dernier était un soldat de l'US Army, il fut nommé Marine honoraire. La plupart des Marines tués ont été ré-enterrés au cimetière d'Aisnes-Marne cédé à perpétuité aux États-Unis. L'événement est encore souligné en France par une cérémonie, le 6 Juin.

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